peu importe

 

peu importe, nous ne sommes pas les premiers

à tenter de passer ici,

sous ce noyer habillé de brume

noire comme les reliefs d’un sabbat

on le croirait, on y a cru, mais c’était avant

(désormais rien ne nous arrête plus)

                                        (hum, dérisoire lente avancée

sans franchissement jamais)

 

Toi, ne cède pas devant les malheurs, mais avec plus d'audace

suis la route que te permettra la Fortune* aurait vaticiné la sibylle

et oui, on y va

après avoir marqué la pause sous le noyer.

 

*Virgile, Énéide, chant VI, 95-96

 

comme pris au piège de la juglone

 

comme pris au piège de la juglone

ou d’une sibylle à l’énigmatique

oraculaire sentence

tu ne passeras pas ? Pas l’hiver ou le pas ?

peut-être pas ; juste un amas de gouttelettes

en suspension masquant la profondeur

à toute épreuve)

 

non, il nous effleure seulement

 

non, il nous effleure seulement

et nous filons

 

- les arbres tiennent la nuit ici

les noyers tiennent des haillons de brume

que nous prenons naïvement pour des reliefs

(peut-être les oripeaux de nos prédécesseurs

jugulés

 

émaillent l’obscurité

 

émaillent l’obscurité

rayonnants d’un pouvoir non exercé :

celui de faire de leur rets calciné

tendu par-dessus la route

le filet qui nous prend

 

La nature trouve toujours simplement une autre issue

 

La nature trouve toujours simplement une autre issue ;

ils jalonnent l’hiver

sur cette voie peu empruntée

(pistent notre effarement)

 

Signes noirs dans la nuit noire

 

Signes noirs dans la nuit noire

embrumée et plus tangible d’être

obturée ainsi

ils tendent des bras

défeuillés par incompatibilité avec

la croissance continue

(leur libéralité n’est pourtant plus à démontrer

en son temps)

mais endurant la nuit

mais opérants, bras

plus présents dans l’obtus

l’obscur hiver.

Embrassent (de plein fouet)

notre lumière qui passe.

 

Non pas terres vaines, non,

 

Non pas terres vaines, non,

il suffit de passer sous ces arbres

de frôler les haies de ronciers

et d’églantiers, de prunelliers (on sait

ce que ça donne

en plein jour ou en pleine saison

ça n’est pas plus humain,

seulement plus familier).

Où, de nuit, un monde

confiant dans ses ténèbres

s’adonne à la perception.

 

(C’est là que cette petite route

 

(C’est là que cette petite route

sinue entre des guérets luisants

et la façade des bois

un rempart long et mouvant

fortifiant la brume

elle est bordée de tragédiennes

effigies, des noyers tors dans les phares,

des chênes lents enclins vers notre passage,

lent pour voir le répit des daines.)

 

[l'issue] vers quelque lieu ouvert, à investir, vers un toi irrévocable, vers une réalité à invoquer

 

[l'issue]  

vers quelque lieu ouvert, à investir, vers un toi irrévocable, vers une réalité à invoquer

dit Paul Celan*

sachant que ce transport est la cible, la seule cible plausible

- comme il est aussi celle de la flèche rapide qui traversa les douze haches

pour qu’Ulysse recouvre sa légitimité irrévocable,

et

l’agent de notre dénuement -)

 

J’ai pensé à la daine percluse,

des doutes entravant sa fuite, et

à son répit, son regard en arrière

dans la brume transpercée de nos phares.

 

*Paul Celan, « Discours de Brême », dans Poèmes, trad. de John E. Jackson, Le Muy, Unes, 1987, p. 17

 

Le retranchement et la cause perdue.

 

Le retranchement et la cause perdue.

J’ai pensé à nos vies butées dans la terreur

comme figées parfois

(dans le porte-à-faux entre la blessure - notre méfiance

vis à vis de la libéralité, toute croissance flatteuse - et

le désir - malgré tout - et sans objet, l’issue

 

Moi qui comptais apprendre de toi

 

Moi qui comptais apprendre de toi la nature

(la ruse

l’expédient, la vélocité).

J’ai vu l’accablement,

l’accul terrifié

la nature fourbue. Le fourvoiement.

 

Ou ce faux-semblant

 

Ou ce faux-semblant, et de jaillir sur toute main tendue ?

Ta robe justement, grise qu’on dit brune

comme l’hiver

la nuit, les murs bruns le sol de béton lissé gris souris

d’une buanderie fanée

austère, où tu apparaissait perdu après un jeûne certain.

 

Ton hypothèse c’était que l’endroit offrirait un lieu sûr ?

Que la nature trouverait toujours simplement une autre issue ?

Ou t’es-tu rué à l’intérieur parce que ça c’est la nature,

la ruée, l’impétueux transport

la portée d’un objet lancé ? 

Le cerveau se rue-t-il avec son corps

 

comme tu t’es jeté ensuite sur le manche

mu par l’instinct de survie

comme tu as mordu son extrémité, retranché tu étais

dans tes limites, rat, les confins atteints

de tous tes possibles

ta vie troublée de rat démuni ?

 

Il y a une chose que je ne comprends pas

 

Il y a une chose que je ne comprends pas, rat,

c’est pourquoi tu es entré chez nous.

Que faisais-tu dans cette voie sans issue

à l’endroit de cet angle obtus qui te rend si proche de tout

l’inintelligible, avec ta volonté d’éluder chaque confrontation,

de te dérober dans les murs ?

 

J’ ai pensé : je viens avec toi.

 

J’ ai pensé : je viens avec toi.

Je deviens rat, nous confrontons nos solipsismes je

mords avec toi, nous mordons

(de concert)

le manche qui nous éperonne

la pierre, la plume, le sarment.

Nous pratiquons la cavale.

Nous crions, nous faisons du bruit avec nos pieds.

Nous ratifions le binôme, la morsure collatérale et la rage commune.

Nous fêtons notre bravoure sous la lune.

Nous embrassons le monde.

L’issue c’est l’amour.

 

Des cris stridents

 

Des cris stridents puis le silence,

tant de ressentiment et de hargne

devant ta propre impuissance (que tu croyais)

alors que la porte avait été grande ouverte

et le restait.

 

Je te regardais d’abord interdite. J’ai pensé :

l’issue c’est la rage, sûrement.

 

Notre rat qui es au monde

 

Notre rat qui es au monde

aussi perplexe, à ce que je vois, que moi-même

irrésolu de nouveau (bien qu’ayant trouvé

un départ dans la valériane et la rue

au pied de l’espalier de vigne qui t’accueille de tout temps)

veux-tu filer d’ici, aller voir ailleurs si j’y suis,

montrer les dents au monde entier !

(Ta détermination avec les dents.)

 

« Une autre issue »

 

« Une autre issue », est-ce que ça n’est pas

une intime résolution

ou même un expédient brièvement adopté,

et dans une urgence certaine

le moyen d’échapper non pas au monde

mais à la contrainte méthodique du sens et

des fins donnés, et du monde que nous nous faisons ?

 

La nature a cette ressource.

Nous qui sommes la nature avons aussi cette ressource.

 

Rien ne réalise mieux notre monde, finalement

que ces déviations intempestives, ces travers,

 

ces travers qui tissent - autrement - des passages.

 

Il attend

 

Il attend

plein de prudence

parmi les pieds de valériane et la rue.

Il recouvre la lumière l’herbe et la pluie

la vue et l’odorat.

 

D’issue, je ne sais pas si c’en est une

car il semble accablé par la charge et l’étendue.

 

L’issue donne toujours sur le monde.

Pas d’autre dénouement que cet ici.

Les rats le savent d’instinct, on dirait,

qui ont en laboratoire servi tant de postulats.

 

Lui n’a eu l’appui d’aucun plan.

 

Lui n’a eu l’appui d’aucun plan.

Pétri d’instinct et de peur,

une fois dehors étourdi

par le corps-à-corps qu’il a livré

ébloui par sa liberté

mais orphelin de sa cause.

 

Développement tenu il n’a

plus rien que (sauf) son champ libre

(trop grand peut-être)

comme un recommencement.

 

Est-ce qu’il maîtrisait les degrés de l’air ?

 

Est-ce qu’il maîtrisait les degrés de l’air ?

Non, sa terreur surtout,

et de dent sûre

il restait cramponné à elle.

 

Néanmoins sa terreur le sauve comme un pont aérien.

 

Ce levier de commande

 

Ce levier de commande, le croit-il

capable d’inverser l’enfer, de changer la donne ?

Croit-il s’en sortir indemne ?

C’est peut-être que la force de résistance

qualité par laquelle un corps résiste à l'action d'un autre corps

est en elle-même une issue.

Irréductible et formant

un tout ductile à l’ultime bout du manche

ainsi a-t-il trouvé son issue.

 

Rat cramponné

 

Rat cramponné à ce qu’il a

(un bon tien)

haïssant ce qui l’accroche.

Il mord le manche sensé l’aiguiller

doucement vers l'issue - l’unique issue -

Hargneusement solidaire de ce levier (le croit-il

capable d’inverser l’action, de changer la donne ?) cramponné

à son illusion il est soulevé dans les airs jusqu’au seuil.

(Peste soit de cet attachement au pire

qui lui permet cependant de s’en sortir en chevauchant

sa méprise.)

 

une phrase que la nature infirme

 

une phrase que la nature infirme ou

semble seulement                        (infirmer, ici)

et je pense en lui faisant des signes

à cette phrase -

sauf si je suis la nature, aussi,

alors il est sauf  (et la phrase est sauve) -

comme une manifestation de ma nature.

 

Qu’est-ce qui ne se lit pas comme un signe ?

 

Qu’est-ce qui ne se lit pas comme un signe* ?

Ce gros rat gris, tout son corps élusif

prostré dans l’angle de la pièce, maladivement

immobile et prostré

(malgré mes efforts pour lui montrer la sortie)

sa visitation est une parfaite synchronie

alors que je cherche, moi, la source de cette phrase :

« la nature trouve toujours simplement une autre issue »

 

*C'est une réponse  (ou plutôt une question !) posée à Seamus Heaney, à propos de son poème « Les blaireaux » in Poèmes 1966-1984, nrf Gallimard, 2015, p. 78

Les visitations se lisent comme des signes.

 

Chant d'éoliennes - comme j’emporte avec moi

 

comme j’emporte avec moi

passagère échevelée

couronnée d’aube

ces ceps géants (pensant mes vignes,

mes sources de vent

mes nuages dilacérés)

pensant Lares au-dessus des routes et des champs,

des maisons où penser le mouvement,

 

pensant Lares

nocturnes, discrets, aériens.

 

Chant d'éoliennes - non pas deux mondes

 

non pas deux mondes déterminés et contigus

bien distincts l’un de l’autre - francs confins

dont il faudrait enjamber le seuil -

 

mais deux plans obtus qui se compénètrent

et coexistent l’un dans l’autre

(nécessaires l’un à l’autre

comme rétrospectivité et prospectivité

dans toute méthode)

 

se télescopent parfois

comme la mémoire le fait

(mais le train au ralenti entre

interminablement

en gare de l’est

aussi prudent qu’incertain de ses fins, dirait-on)

 

car aucune vérité n’est statique,

au contraire

c’est une expérience partageable et partagée du mouvement