Quoi d’autre ?

 

Quoi d’autre ?

– j’ai le souci du monde, sans affectation :

du plus loin que je me tiens, je cherche à toucher,

à éveiller la conscience, réveiller, réveiller l’amour.

Sincèrement, j’espère toucher sans altérer –


La lecture des faits,

 

La lecture des faits,

– comme la vie s’ingénie,

dirait-on, à intriquer les faits,

pour nous laisser le choix de la lumière ? –

Intriguer, réveiller le désir d’être, de connaître.

Lazare est né, semble-t-il, de cette intrication du désir et de la voix.

Sa naissance un fait indubitable, vécue dans la lumière vert prasin, rénovatrice, des tilleuls.

 

Je n’ai pas de scrupule à parler avec le rossignol

 

Je n’ai pas de scrupule à parler avec le rossignol

(ou un hérisson, lui qui attend que j’aie tourné le dos

pour filer à l’anglaise, se laissant glisser dans l’herbe noire)

je n’ai pas de scrupule à parler seule ici, tutoyant un

injoignable autre que je sais près pourtant, plein

de circonspection et d’indulgence aussi.

 

À transcrire ce que j’entends de toutes parts

– les unités discrètes de toute langue jusqu’à moi parvenue –

les transcrire ici sans dramatisation

– comptable d’une véracité singulière –

comme d’un livre dans l’oreille d’un distrait.

 

Quand on ne l’entend plus

 

Quand on ne l’entend plus subitement,

c’est la catastrophe.

Je subis de plein fouet ce silence cinglant, cet isolement –

de qui ? de quoi ? – Il me reste la solitude, essayé-je

de me rassurer, qui est, selon Marianne Moore, le remède

à l’isolement. Il reste ce silence pour réaliser le monde.

 

Le chant taraude la nuit

 

Le chant taraude la nuit – matière

et durée – devient le repère de la mienne,

son filetage précis et à toute profondeur

m’engage avec lui.

Révélateur, plus que séducteur. La nuit

modelée, chaque nuit recommencée.

 

Vivant –

 

Vivant – c'est-à-dire au minimum doté

d’une membrane et d’un métabolisme, soit d’un système

capable de puiser l’énergie nécessaire à son maintien –

le chant chaque nuit instruit sa vie,

sa nécessité,

– la nécessité de cette dépense qui le certifie –

 

Des rebondissements, des réverbérations.

 

Des rebondissements, des réverbérations.

Son chant lui revient et il l’enlumine et il

joue de sa propre démultiplication,

est-ce pour se prouver à lui-même

son existence, comme un poème,

par essence dialogique, restitue son être au poète ?

 

Une leçon de vitalité

 

Une leçon de vitalité – de perspective si on veut –

que le chant du rossignol, nuit après nuit

prônant ce qu’on pourrait nommer « enjouement »,

(mais c’est plutôt « attractivité ») modulant ses traits,

accordant sa forme, par le jeu des échos, à tout un pays,

un territoire désirable.

 

C’est que je pense en caressant le chat

 

C’est que je pense en caressant le chat

à la convalescence étale sur mes cuisses,

à mesure que la plaie comme un coquelicot

s’amenuise.

Il s’étire il brode il rêve et elle, la main,

orchestre une éclatante coda.

 

Est-ce la vocation d’escorter les ressuscités

 

Est-ce la vocation d’escorter les ressuscités*

dont parle Mandelstam ? La main palpe

à ses flancs le recommencement,

l’amorce de nouveau,

– comme un printemps triomphal – la plaie fleurit

et nous propulse plus loin.

 

*Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, traduit du russe et préfacé par Jean-Claude Schneider, Le Bruit du Temps,  2018, 2026

 

C’est un autre rythme

 

C’est un autre rythme et le geste s’enhardit

               ne crains pas la main immergée

              ne crains rien

auquel répond la vocalise – oscillation neurale s’entend –

par quoi je reconnais l’accord profond.

 

Son adhésion la valorise

 

Son adhésion la valorise, la main

poursuit sa quête. Le corps exacerbé

répond par l’abandon, qui n’est pas un renoncement

mais un don.

Encouragée par ce délaissement confiant

la main réforme la battue.

 

Est-ce là qu’Ulysse retrouve sa patrie ?

 

Est-ce là qu’Ulysse retrouve sa patrie ?

 

Un orgue-régale a scandé la menace

– semonce ou sommation – bien avant

la résolution heureuse.

 

Le chat se remet à mes côtés, ma main

sans visibilité parcourant ses flancs

le découvre doucement et le reconnaît enfin.

 

La souffrance siphonne la réalité

 

La souffrance siphonne la réalité, je le vois dans ses yeux.

Comme le dit Henri Cole, elle devient, pour le blessé, le thème universel.

La peur, l’épuisement du monde.

 

Moi, ma main dans son thème prévalent, ma main inapte et pourtant,

je l’entoure de mes vœux, mes vœux de nouaison et d’affinité,

je le comble de vœux.

 

Il rêve maintenant et le rêve a de ces reliefs qui percent le sommeil

– presque des sonorités humaines, des gémissements par lesquels

je visualise terreurs et courses-poursuites – Tenaillée, j’halète avec lui.

 

Il brave l’amour

 

Il brave l’amour

en apprenant, de la main connue,

l’ampleur de la plaie.

L’ampleur de la douleur, sa battue,

et de larges lés déferlent sur ses iris.

Malgré tout, la sorte d’acquiescement du ronronnement.

 

Le trou profond / – jusqu’à l’ischion –

 

Le trou profond

– jusqu’à l’ischion –

pue et contamine l’organisme.

La plaie purule.

              ne meurs pas sont les mots que je répète

              pour conjurer l’abandon.

 

Ma main qui peigne sa fourrure

 

Ma main qui peigne sa fourrure

pourrait nommer les os, pourrait

pointer les conjonctions, suivre les sutures.

Elle capte seulement l’excitation nodale –

lente battue sous les doigts, comme un flux sans fond –

puis la transmet à mon cœur.

 

L’autre issue

 

L’autre issue que la nature toujours trouve,

moi, ma nature la trouve avec lui, pour lui.

J’encage le chat pour son bien, pour mon bien

pour les soins à porter à notre amour.

              ne meurs pas, c’est la réponse que mes lèvres apposées

              sur son front cherchent à insuffler à leur tour.

 

Au petit matin

 

Au petit matin je trouve le chat dans la soue

prostré comme un lièvre sur la paille d’un cageot

et fiévreux

conscient de sa défaite – défaitiste et vigilant –

               j’accepte de n’être plus l’insouciant me dit son œil

               j’accepte de ne plus jouer

 

Elle, sort interminablement du cadre

 

Elle, sort interminablement du cadre

– son pré carré ou sa zone d’astreinte –

elle m’arrive

me chavire.

 

Toi tu avances avec les mains

 

Toi tu avances avec les mains et moi avec le nez

(est-ce ce qui nous distingue ?)

En faction sur un muret, comme un point cardinal,

(mais atteignable) deux pupilles suspendues dans le noir :

je suis le méridien – ah l’espoir, ligne imaginaire ! – qui me conduira droit à elles.

Mais elles s’évanouissent et je reste désorientée

près d’un lilas juste éclos et d’un muret plus noir que la nuit.

Où je vois qu’il est impossible d’exprimer autre chose que de l’humain.

 

Le soir l’odeur des lilas

 

Le soir l’odeur des lilas

mêlée à celle des pommiers,

un parc olfactif dans lequel je cherche le chat

blessé dans la bagarre de la veille.

Les ombres se sont retirées dans la nuit.

La haie s’ébroue à mon passage, m’insuffle aussitôt un espoir.

Le rossignol philomèle chante-t-il pour elle

ou pour lui seul ?

 

Inondant le gravier, le soleil,

 

Inondant le gravier, le soleil,

sa stricte équerre déplaçant mon attention,

comme celle des bourdons

(et sur fond de guerre, missiles se croisant dans les images comme en l'air)

 

un vert résurgent pousse vers lui.

 

Augustes Bombus

 

Augustes Bombus

sur la corde d’avril – sur la corde raide –

 

frénétiques pollinisateurs sur lesquels repose

la promesse d’un futur 

 

leur égarement – de gros ballots mal réceptionnés – pour

conjurer le nôtre et par la dédramatisation

 

(bouffonnerie et parodie) bien rodée : voilà le printemps

de la décrépitude.

 

Maintenant le jardin est plein de bourdons terrestres

 

Maintenant le jardin est plein de bourdons terrestres,

peluches désorientées agitant l’herbe ou chevauchant l’air.

Je les vois butiner les pierres sur la façade ensoleillée,

ivres de lumière ambrée,

et ils tombent parfois subitement au pied du mur – fruit

de millions d’années de coévolution, c’est de haut qu’ils tombent

tout comme nous –

et ils repartent lestement après un agile roulé-boulé

comme des vibrants bateleurs pendant un intermède.

 

Cette surface vue à distance

 

Cette surface vue à distance,

une étendue uniforme – un pré, une pré vision –

d’un seul tenant du muret à l’autre muret sur laquelle

elle, la bergeronnette, se tient prête, à piéter plutôt que voler ?

Brin et brin et brin montant, soulevant solidairement ce poids plume

à la candeur éclatante, à peine dissociable des pâquerettes.

 

Les faits, rien que les faits

 

Les faits, rien que les faits,

dirent certains. Mais lorsque les faits s’amenuisent ?

Lorsque la journée consiste en la vision

d’une bergeronnette circonspecte posée sur l’herbe rase

comme une balle de ping-pong tremblotante

attendant un souffle – ou le souffle     (et l’inspiration ?) – pour décoller ?

 

Comme elle j’ai des arbres

 

Comme elle j’ai des arbres sous lesquels errer

et comme le peintre je voudrais pouvoir créer un point d’accroche

– un accord –

qui sonne la coïncidence de nos mondes, cher lecteur.

L’herbe nocturne, phosphorescente et quasi surnaturelle,

et l’observation des phénomènes

supplantent l’idée pour le déshérité du discours.

 

Lumière verte sous les épicéas

 

Lumière verte sous les épicéas

dont les longs bras touchent terre

je veux crier maison ! ou plutôt giron !

– les grosses racines affleurant je suis assise là

à humer l’air balsamique –