À discrétion

 

[Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :

deux tourterelles convolent en silence.]

 

À discrétion,

et m’ignorant totalement,

elles aussi dans une danse alentie au cours

de laquelle clappe mollement le drapé des ailes

– ou l’aile d’éventails affolants, déployés   fermés   déployés 

la blancheur des rectrices éblouit par intermittence

comme un miroir entre les branches.

 

(Me demandant tout de même

 

(Me demandant tout de même

si j’ai part à cette densité

cette réponse en forme de question :

La grandeur des étoiles.

Ce qui monte, descend. Dans quel silence.

Suis-je vraiment ? Ai-je une part ? Rainer Maria Rilke)*

 

Premier printemps

visible au cœur de la matière – quelle que soit cette matière – 

L’après-midi entre les épicéas

s’ourdissent déjà les générations.

Premiers désordres, sédition décisive.

(Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :

deux tourterelles convolent en silence.)

 
 
* « Devant le ciel de ma vie », in Poèmes épars 1907-1926 – Œuvres II, Poésie
(Seuil, 1972), traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet

Bouclier n’est pas un électuaire

 

Bouclier n’est pas un électuaire

le baume tranquille pour tes nuits

(surtout s’il représente le monde).

 

Je déplore la candeur translucide

qui ne rend pas compte de la densité

(de l’opacité) – c’est pour ça –

 

Strictes géométries, comptes d’apothicaires

il n’y a ni remède ni consolation arithmétique :

simplement, le bruit que font mes pieds participe à la nuit du jardin.

 

Observation ou observance

 

Observation ou observance des motifs

– c’est difficile à dire – depuis un jardin brutal

tu forges un bouclier qui se doit néanmoins

de représenter le monde.

Et malgré tout le savoir-faire déployé tu déplores

qu’il garde la blancheur confondante de l’écran.

 

L’élusion – sans faux-fuyants –

 

L’élusion – sans faux-fuyants –

non des problèmes mais des récits,

– et des  images 

 

Cherché-je l’adresse, vraiment ?

Ou plutôt l’implication.

C’est que nous ne voyons des choses,

avec cet éclairage,

que leurs arêtes et leurs faces exhibées,

et nous nous y arrêtons.

 

Pourtant la nuit est indemne et froide

 

Pourtant la nuit est indemne et froide

parcourue des cris de la Chevêche d’Athéna

.

Pourchas désordonné

à tous les étages du poème :

le champ de tension permanente

– sans drame éclatant                   ? de Dìmitra

 

- Que dis-tu ?

 

Un champ de tensions aussi,

où l’herbe frissonne en avançant

et répond à l’invocation :

un chat tourne la tête.

 

Levant les yeux

 

Levant les yeux de la page – cette fois encore 

impuissante à dédramatiser l’heure 

je relève des homologies.

(fi de cette géométrie de l’esprit qui nous fait prêter au monde

la magnitude de nos sensations ! Mais fi de l’atonie, aussi. Alors ?)

 

"Nel mezzo del cammin"

 

Nel mezzo del cammin

errant sans cesse au milieu du chemin mais pas sans

conscience des bords

et butant sur les ombres

– la moindre des ornières, la plus petite pierre –

voici la sorte de promenade qu’est la vie

et pour laquelle certains se cherchent des lampes.

Mais la lampe projette des ombres plus grandes encore

avec lesquelles il nous faut composer.

 

Par « à l’épreuve des faits »

 

Par « à l’épreuve des faits » veux-tu dire 

que sans mots en regard de ce qui te dépasse

tu acceptes d’inachever ta pensée ?

Tu bannis le point final ? Oui et oui !

Les mots gagnés semblent composer la seule réalité,

conviens-en, c’est beaucoup plus franc

vis-à-vis de la main amicale.

 

Ou bien les poèmes sont-ils la trace 

et le terme d’un procès, qui n’a rien à envier à

l’expérience, qui peut la supporter vraiment ?

                                Qui est une expérience.

Même si c’est l’expérience de l’insondable.

 

À rameaux gonflés

 

À rameaux gonflés espoir de fruition.

Il est si facile de placer ses attentes !

 

(Mais viens voir de plus près le dénouement

des bourgeons)

 

Quel battement ?

 

Quel battement ?

L’impulsion signe l’écart

le départ.

Amorce de sang aux poings liés.

Puis le mouvement entraîne le rythme.

 

Le battement nécessaire

 

Le battement nécessaire

la précarité d’une vision

– très fugace accroche de lumière

comme un point laser sur la feuille cordiforme,

(la perle dont on ne sait tout d’abord pas quoi faire) 

 

à quel point la réinventer dans la nuit ? 

 

La main caresse l’horizon

 

La main caresse l’horizon,

veut saisir la lune accrochée au pommier.

 

Hameçon pris,

pensée filaire entortillée dans le treillis

des branches, qui s’effiloche.

 

Si je tire : ça casse. Volens nolens.

Mieux vaut lâcher,

attendre que la gravité m’éclaire.


Mieux vaut ne pas intervenir

et voir ce qui se présente,

comme ça se présente.

 

Le bouquet de violettes à mes pieds

me rappelle Mallarmé – des vers –

par la médiation d’un éventail de Manet.

 

Roux « Red tabby »

 

Roux « Red tabby »

– un rayon de soleil –

 

assis devant moi, regardant au loin

ou à l’intérieur de lui-même.

 

La courbure du dos invite la main

(en topique parfaitement approprié)

à panser l’irrésolu.

 

La page n’est pas blanche

 

La page n’est pas blanche,

elle a l’épaisseur de la vie

ici

(la densité des images

qu’il faut débrouiller)

 

alourdie encore par l’effort

que requiert toute volonté de rendre compte.

 

Et quand un chat onduleux demande mon attention ?

 

Trêve

 

Trêve,

ce rai émollient.

 

Il ne faudrait pas qu’un Je réputé

invincible jette son javelot par-delà lui

comme au-delà du pomerium latin.

 

Il ne faudrait pas qu’il se mette en tête

de conquérir l’instant.

 

Les termes

 

Les termes mêmes dans lesquels 

                   nous serions condamnés à penser

 – essayer, essayer seulement –

 

                   visualiser les faits

 

ces termes sont défaillants ne serait-ce que face au rayon melliflu

là, sur la marche palière où je m’assieds.

 

Sans aucun rapport avec l’histoire

 

Sans aucun rapport avec l’histoire – mais

avec la perpétuation d’un espoir, oui –

il y a quelque chose ici, mais y aura-t-il quelque chose au faîte ?

 

gui est un oui (en plus gai), baies blanches

(fausses baies) adornent la sphère où je veille

(où guignant sur elles j’ai des visées sur l’éternité)

 

Il guide (2)

 

Il guide notre regard

en messager d’un cycle sans fin

il s’échoue avec elles, il

 

sur le sol faut-il que quelqu’un veille ?

(mais il suffit d’une graine et de mucilage

pour permettre l’implantation sur la branche de l’haustorium)

 

il guide

 

il guide notre regard

vers le sol – où se sont échouées les balles

dont les oiseaux l’ont désarmé

 

ces balles      long feu      hors barillet

des billes de verre dépoli, blancheur vitreuse –

où des yeux ont échoué, par centaines

 

se charge de la bannière

 

[gui se charge de boucler la boucle]

 

se charge de la bannière

haut tenue dans les ramures

 

il guide – gui – nos yeux vers cette trame

décidue, indécelable en été

qui contraste en hiver avec la blancheur des ciels

 

Aucune ombre

 

Aucune ombre ne redouble leur vol,

d’arbre en arbre elles filent un écheveau

indémêlable et invisible

(sauf à la saison suivante, et alors, en disciple zélé

d’Épiménide, on sait qu’elles ont passé là) :

 

gui se charge de boucler la boucle

 

(car ce sont les reliefs de leurs festins

 

(car ce sont les reliefs de leurs festins

– miettes ou déjections

qui disséminent la semence –)

Les voilà prises dans le mouvement

et la continuité de l’orbe

et j’entre avec elles à mon insu

bien que nul ne prononce

                                          entrez dans la ronde

 

et, commencement ET fin

 

et, commencement ET fin, sans commencement

ni faim, cet orbe végétal offre la continuité

du manger aux sittelles et mésanges

qui le fréquentent à satiété. Ad libitum

chœur et volées

                                          entendez-nous faire le monde

 

Mais lui habite la nuit impassible

 

Mais lui habite la nuit impassible – 

pas un astre qu’il ne réplique –

 

dans la ramure éclaircie il roule

ébahi

 

des fruits blancs et ronds tels des yeux vifs

à l’affût du rien