Tandis que la pluie remplit
sa mesure
comble la coupe, la déborde,
tandis qu’elle pleut aussi
elle arrose, la rose inondée.
Tandis que la pluie remplit
sa mesure
comble la coupe, la déborde,
tandis qu’elle pleut aussi
elle arrose, la rose inondée.
Et moi j’idéalise le moment :
forme de toute forme,
parfum et couleur de la chute
libre j’admire ce paradoxe d’éternelle brièveté
qui n’ignore pas la précipitation.
Le soleil – c’est son ascendant –
la prend d’une autre façon.
Rose passe, la consomption
momifie la portion d’espace
qui l’immortalise.
Et le vent léger l’effeuille
sans l’éventer
sans y toucher il lui consent
cet espace
ou bien la cueille ?
Rose, l’espace est sa conscience.
Corps instable, sa loyauté
envers elle-même – seule sa loyauté –
la dénude et vite (prescience ou innocence
là encore,
consentons qu’elle suive son instinct)
Sa vérité n’est pas l’aplomb
verticalité ou pesanteur
ou quelconque position tenable
sa vérité est cet essor
suspensif
qui ajourne la vérité
déchire la concision
en devenant pensée, parfum.
Si je la vois !
Rose centrifuge
elle m’accorde son essor
se métamorphose en loi universelle
sa conscience est dans l’espace
La rose défiée
enfin décachette son pli.
L’épigramme
livre son chiffre.
(éclosion d’une idée
comme un trophée
qu’elle verse
à nos yeux)
elle entreprend l'espace
elle s’ouvre à son tour.
Sur le tablier uniforme des verts
se distingue – comme sur un ciel –
sa constellation.
Les clefs discrètes d’une éclaircie
en pensée,
le trousseau sans apprêt d’une répartie.
(une joaillerie pure
un trousseau de flèches
une réserve de traits)
Experte
– orfèvre en assertion –
son or clarifie aussi mes pensées noyées,
l’indécision et l’indéfinition des contours
– des silhouettes –
d’un jardin détrempé.
Jaune d’or offert or ! or !
– orfèvre en signes –
elle procure l’éclairage gracieux
d’un quelconque angle obscur
yeux projetés en bouquet
car comme tout être vivant
elle lutte en fait pour sa subsistance
(à travers elle celle de son espèce).
un signe ouvert
– en lui-même sa propre signification –
ses yeux n’aspirent qu’à luire
à resplendir
avec innocence – avec l’innocence de cette assertion –
– l’ingénuité plutôt ? la naïveté ? Une fleur, une banale fleur ! –
et de la hardiesse.
La Grande éclaire déployée à l’angle du mur
s’évase, oraculaire
mais ses sentences pour elle seule sans
prétention d’instruire,
– juste la prétention d’être,
la solennité de son bien-fondé
affirmée sans un cillement –
l’as-tu bien regardée ?
Autrefois je suis la lumière orangée du soir,
éblouie
flottant sur le sol ocellé
le gravier qui mémorise toute les dérivations de sa généalogie
brasille comme un cours d’eau.
Je sens la fraîcheur monter aux chevilles.
Une branche balaye l’air.
La lune est comme une fleur dans le feuillage.
Non, silence.
Le soir tombe.
Le pré s’écoule, déverse sa couleur
à nos pieds.
Seulement la couleur
sa moire ondoie
descend,
s’avance la nappe houleuse.
Un pré versant au détour du virage
son plan violet, coup porté (et coup bas)
à l’encontre de qui ne s’attendait pas à ce guet-apens,
plexus saisi, la pente charge la vision
sans muret, sans clôture pour l’arrêter.
Aucun mot dans la précipitation n’étanche la couleur.
Dis ce que tu vois !
Facile à dire ! comme on dit,
ce que je vois s’insinuant entre les choses visibles
comme une ombre portée interfère avec un volume,
déjoue nos calculs et probabilités.
Il repart vers l’obscurité en vrombissant
désentravé et comme propulsé.
Peut-il être fier de savoir si bien faire le mort,
de s’être ainsi laissé extirper du guêpier où il s’était mis,
dont la mort passe inaperçue – moins « mortelle »
sans doute ! De toute façon quelle différence
pour un humble à la vie déjà si ténue ? –
À moins que cette vie ne soit affiliée aux fléaux,
aux maux formidables que nous subissons sans cesse,
nous, pauvres humains jaloux de notre prééminence
alors là, sa mort par corrélation devient capitale pour nous, nécessaire
manifestation de notre suprématie.)
ce mort obvie sur le sentier,
sa défection à portée locale, du chiendent à la menthe,
est un fait inconsistant à nos yeux, alors que nous pourrions
y voir le réel absolu – son allégorie –
et en celui qu’on a ôté de la chevelure de ma fille
un art certain de la fibule, ou de la broche ?
(et cherchant plus loin à propos du sort qui lui fut réservé
je lis qu’on échaudait les hannetons
après les avoir fait tomber en secouant les feuillages
– notamment celui des coudriers dans lesquels
ils dorment pendant le jour,
bêtement exposés à leurs ennemis –
pour en nourrir les poules qui en sont friandes)
Je pense aussi au hanneton gisant
sur le sentier de Wislawa Szymborska*,
ordre et netteté (au lieu du mortel gâchis) :
propre et presque précieux parmi les pierres
(plus précieux mort que vif, ce hanneton, comme beaucoup d’êtres
dans le monde
* Wislawa Szymborska, « Vue d’en haut », De la mort sans exagérer, traduction de Piotr Kaminsky, Fayard / Poésie Fayard
Face au hanneton pris dans ses cheveux –
alors qu’il s’amarre fermement, raidissant
ses trois paires de pattes crantées
et que le brun métallisé de ses élytres brille sous la lampe,
on pourrait le prendre pour un ornement
ou la barrette qui tient les mèches assemblées –
je repense à cette histoire d’excommunication
prononcée à son encontre après citation devant
un tribunal ecclésiastique : hannetons jugés et proscrits
par contumace à l’issue d’un fameux « procès d’animaux »,
à Lausanne, en 1479.
Je me dis que la ténacité est une vertu, tout de même,
je lui dis accroche-toi – ailleurs que dans la chevelure de ma fille
mais accroche-toi, sûr de ton bon droit –
De nouveau les mesures du rossignol :
alterné de silences qui sont des suspensions
un lacis de phrases qu’il enroule et déroule
– comme la gymnaste ses rubans – rythme
l’écrit et calibre la pensée.
Toutes, dès les prémices de crise
– le grain ! –
trémulant sur l’axe, leurs œillades et leurs inflexions
sont autant d’invitations au trouble.
Le vent agite les marguerites
têtes tournées de concert
vers le même point
comme une foule vers l’idole –
mais là nulle représentation, l’astre lui-même
et sa chaleur qui les fait frissonner
et bientôt essaimer.
Clartés discrètes, distinctes et liées à la fois,
une pluralité de moments créant la durée au verger.
Quoi d’autre ?
– j’ai le souci du monde, sans affectation :
du plus loin que je me tiens, je cherche à toucher,
à éveiller la conscience, réveiller, réveiller l’amour.
Sincèrement, j’espère toucher sans altérer –
La lecture des faits,
– comme la vie s’ingénie,
dirait-on, à intriquer les faits,
pour nous laisser le choix de la lumière ? –
Intriguer, réveiller le désir d’être, de connaître.
Lazare est né, semble-t-il, de cette intrication du désir et de la voix.
Sa naissance un fait indubitable, vécue dans la lumière vert prasin, rénovatrice, des tilleuls.
Je n’ai pas de scrupule à parler avec le rossignol
(ou un hérisson, lui qui attend que j’aie tourné le dos
pour filer à l’anglaise, se laissant glisser dans l’herbe noire)
je n’ai pas de scrupule à parler seule ici, tutoyant un
injoignable autre que je sais près pourtant, plein
de circonspection et d’indulgence aussi.
À transcrire ce que j’entends de toutes parts
– les unités discrètes de toute langue jusqu’à moi parvenue –
les transcrire ici sans dramatisation
– comptable d’une véracité singulière –
comme d’un livre dans l’oreille d’un distrait.
Quand on ne l’entend plus subitement,
c’est la catastrophe.
Je subis de plein fouet ce silence cinglant, cet isolement –
de qui ? de quoi ? – Il me reste la solitude, essayé-je
de me rassurer, qui est, selon Marianne Moore, le remède
à l’isolement. Il reste ce silence pour réaliser le monde.
Le chant taraude la nuit – matière
et durée – devient le repère de la mienne,
son filetage précis et à toute profondeur
m’engage avec lui.
Révélateur, plus que séducteur. La nuit
modelée, chaque nuit recommencée.