dimanche 10 mai 2026

La croisée 17




 

Toi tu avances avec les mains

 

Toi tu avances avec les mains et moi avec le nez

(est-ce ce qui nous distingue ?)

En faction sur un muret, comme un point cardinal,

(mais atteignable) deux pupilles suspendues dans le noir :

je suis le méridien – ah l’espoir, ligne imaginaire ! – qui me conduira droit à elles.

Mais elles s’évanouissent et je reste désorientée

près d’un lilas juste éclos et d’un muret plus noir que la nuit.

Où je vois qu’il est impossible d’exprimer autre chose que de l’humain.

 

samedi 9 mai 2026

La croisée 16


 

Le soir l’odeur des lilas

 

Le soir l’odeur des lilas

mêlée à celle des pommiers,

un parc olfactif dans lequel je cherche le chat

blessé dans la bagarre de la veille.

Les ombres se sont retirées dans la nuit.

La haie s’ébroue à mon passage, m’insuffle aussitôt un espoir.

Le rossignol philomèle chante-t-il pour elle

ou pour lui seul ?

 

vendredi 8 mai 2026

La croisée 15


 

Inondant le gravier, le soleil,

 

Inondant le gravier, le soleil,

sa stricte équerre déplaçant mon attention,

comme celle des bourdons

(et sur fond de guerre, missiles se croisant dans les images comme en l'air)

 

un vert résurgent pousse vers lui.

 

jeudi 7 mai 2026

La croisée 14


 

Augustes Bombus

 

Augustes Bombus

sur la corde d’avril – sur la corde raide –

 

frénétiques pollinisateurs sur lesquels repose

la promesse d’un futur 

 

leur égarement – de gros ballots mal réceptionnés – pour

conjurer le nôtre et par la dédramatisation

 

(bouffonnerie et parodie) bien rodée : voilà le printemps

de la décrépitude.

 

mercredi 6 mai 2026

La croisée 13


 

Maintenant le jardin est plein de bourdons terrestres

 

Maintenant le jardin est plein de bourdons terrestres,

peluches désorientées agitant l’herbe ou chevauchant l’air.

Je les vois butiner les pierres sur la façade ensoleillée,

ivres de lumière ambrée,

et ils tombent parfois subitement au pied du mur – fruit

de millions d’années de coévolution, c’est de haut qu’ils tombent

tout comme nous –

et ils repartent lestement après un agile roulé-boulé

comme des vibrants bateleurs pendant un intermède.

 

mardi 5 mai 2026

La croisée 12


 

Cette surface vue à distance

 

Cette surface vue à distance,

une étendue uniforme – un pré, une pré vision –

d’un seul tenant du muret à l’autre muret sur laquelle

elle, la bergeronnette, se tient prête, à piéter plutôt que voler ?

Brin et brin et brin montant, soulevant solidairement ce poids plume

à la candeur éclatante, à peine dissociable des pâquerettes.

 

lundi 4 mai 2026

La croisée 11


 

Les faits, rien que les faits

 

Les faits, rien que les faits,

dirent certains. Mais lorsque les faits s’amenuisent ?

Lorsque la journée consiste en la vision

d’une bergeronnette circonspecte posée sur l’herbe rase

comme une balle de ping-pong tremblotante

attendant un souffle – ou le souffle     (et l’inspiration ?) – pour décoller ?

 

dimanche 3 mai 2026

La croisée 10


 

Comme elle j’ai des arbres

 

Comme elle j’ai des arbres sous lesquels errer

et comme le peintre je voudrais pouvoir créer un point d’accroche

– un accord –

qui sonne la coïncidence de nos mondes, cher lecteur.

L’herbe nocturne, phosphorescente et quasi surnaturelle,

et l’observation des phénomènes

supplantent l’idée pour le déshérité du discours.

 

samedi 2 mai 2026

La croisée 9


 

Lumière verte sous les épicéas

 

Lumière verte sous les épicéas

dont les longs bras touchent terre

je veux crier maison ! ou plutôt giron !

– les grosses racines affleurant je suis assise là

à humer l’air balsamique –

 

vendredi 1 mai 2026

La croisée 8


 

Moi depuis cette fosse

 

Moi depuis cette fosse,

menton levé vers celle qui, point de pure logique – une tautologie en fait –

culmine dans l’accord entre nous : idole

– mais brève et passable –

incarnée dans son prédicat,

                                        moi depuis cette fosse, je nais à cet espace, à cette lumière.

 

Je l’accueille, elle qui réalise l’espace

– inaccessible pays de peinture,

éminemment sensuel, éminemment présent –

Comme tu t’abstrais, tu viens ?