dimanche 7 juin 2026
Il repart vers l’obscurité
Il repart vers l’obscurité en vrombissant
désentravé et comme propulsé.
Peut-il être fier de savoir si bien faire le mort,
de s’être ainsi laissé extirper du guêpier où il s’était mis,
samedi 6 juin 2026
dont la mort passe inaperçue
dont la mort passe inaperçue – moins « mortelle »
sans doute ! De toute façon quelle différence
pour un humble à la vie déjà si ténue ? –
À moins que cette vie ne soit affiliée aux fléaux,
aux maux formidables que nous subissons sans cesse,
nous, pauvres humains jaloux de notre prééminence
alors là, sa mort par corrélation devient capitale pour nous, nécessaire
manifestation de notre suprématie.)
ce mort obvie sur le sentier,
sa défection à portée locale, du chiendent à la menthe,
est un fait inconsistant à nos yeux, alors que nous pourrions
y voir le réel absolu – son allégorie –
et en celui qu’on a ôté de la chevelure de ma fille
un art certain de la fibule, ou de la broche ?
vendredi 5 juin 2026
(et cherchant plus loin
(et cherchant plus loin à propos du sort qui lui fut réservé
je lis qu’on échaudait les hannetons
après les avoir fait tomber en secouant les feuillages
– notamment celui des coudriers dans lesquels
ils dorment pendant le jour,
bêtement exposés à leurs ennemis –
pour en nourrir les poules qui en sont friandes)
Je pense aussi au hanneton gisant
sur le sentier de Wislawa Szymborska*,
ordre et netteté (au lieu du mortel gâchis) :
propre et presque précieux parmi les pierres
(plus précieux mort que vif, ce hanneton, comme beaucoup d’êtres
dans le monde
* Wislawa Szymborska, « Vue d’en haut », De la mort sans exagérer, traduction de Piotr Kaminsky, Fayard / Poésie Fayard
jeudi 4 juin 2026
Face au hanneton
Face au hanneton pris dans ses cheveux –
alors qu’il s’amarre fermement, raidissant
ses trois paires de pattes crantées
et que le brun métallisé de ses élytres brille sous la lampe,
on pourrait le prendre pour un ornement
ou la barrette qui tient les mèches assemblées –
je repense à cette histoire d’excommunication
prononcée à son encontre après citation devant
un tribunal ecclésiastique : hannetons jugés et proscrits
par contumace à l’issue d’un fameux « procès d’animaux »,
à Lausanne, en 1479.
Je me dis que la ténacité est une vertu, tout de même,
je lui dis accroche-toi – ailleurs que dans la chevelure de ma fille
mais accroche-toi, sûr de ton bon droit –
mercredi 3 juin 2026
De nouveau les mesures
De nouveau les mesures du rossignol :
alterné de silences qui sont des suspensions
un lacis de phrases qu’il enroule et déroule
– comme la gymnaste ses rubans – rythme
l’écrit et calibre la pensée.
mardi 2 juin 2026
Toutes, dès les prémices de crise
Toutes, dès les prémices de crise
– le grain ! –
trémulant sur l’axe, leurs œillades et leurs inflexions
sont autant d’invitations au trouble.
lundi 1 juin 2026
Le vent agite les marguerites
Le vent agite les marguerites
têtes tournées de concert
vers le même point
comme une foule vers l’idole –
mais là nulle représentation, l’astre lui-même
et sa chaleur qui les fait frissonner
et bientôt essaimer.
Clartés discrètes, distinctes et liées à la fois,
une pluralité de moments créant la durée au verger.
dimanche 31 mai 2026
Quoi d’autre ?
Quoi d’autre ?
– j’ai le souci du monde, sans affectation :
du plus loin que je me tiens, je cherche à toucher,
à éveiller la conscience, réveiller, réveiller l’amour.
Sincèrement, j’espère toucher sans altérer –
samedi 30 mai 2026
La lecture des faits,
La lecture des faits,
– comme la vie s’ingénie,
dirait-on, à intriquer les faits,
pour nous laisser le choix de la lumière ? –
Intriguer, réveiller le désir d’être, de connaître.
Lazare est né, semble-t-il, de cette intrication du désir et de la voix.
Sa naissance un fait indubitable, vécue dans la lumière vert prasin, rénovatrice, des tilleuls.
vendredi 29 mai 2026
Je n’ai pas de scrupule à parler avec le rossignol
Je n’ai pas de scrupule à parler avec le rossignol
(ou un hérisson, lui qui attend que j’aie tourné le dos
pour filer à l’anglaise, se laissant glisser dans l’herbe noire)
je n’ai pas de scrupule à parler seule ici, tutoyant un
injoignable autre que je sais près pourtant, plein
de circonspection et d’indulgence aussi.
À transcrire ce que j’entends de toutes parts
– les unités discrètes de toute langue jusqu’à moi parvenue –
les transcrire ici sans dramatisation
– comptable d’une véracité singulière –
comme d’un livre dans l’oreille d’un distrait.
jeudi 28 mai 2026
Quand on ne l’entend plus
Quand on ne l’entend plus subitement,
c’est la catastrophe.
Je subis de plein fouet ce silence cinglant, cet isolement –
de qui ? de quoi ? – Il me reste la solitude, essayé-je
de me rassurer, qui est, selon Marianne Moore, le remède
à l’isolement. Il reste ce silence pour réaliser le monde.
mercredi 27 mai 2026
Le chant taraude la nuit
Le chant taraude la nuit – matière
et durée – devient le repère de la mienne,
son filetage précis et à toute profondeur
m’engage avec lui.
Révélateur, plus que séducteur. La nuit
modelée, chaque nuit recommencée.
mardi 26 mai 2026
Vivant –
Vivant – c'est-à-dire au minimum doté
d’une membrane et d’un métabolisme, soit d’un système
capable de puiser l’énergie nécessaire à son maintien –
le chant chaque nuit instruit sa vie,
sa nécessité,
– la nécessité de cette dépense qui le certifie –
lundi 25 mai 2026
Des rebondissements, des réverbérations.
Des rebondissements, des réverbérations.
Son chant lui revient et il l’enlumine et il
joue de sa propre démultiplication,
est-ce pour se prouver à lui-même
son existence, comme un poème,
par essence dialogique, restitue son être au poète ?
dimanche 24 mai 2026
Une leçon de vitalité
Une leçon de vitalité – de perspective si on veut –
que le chant du rossignol, nuit après nuit
prônant ce qu’on pourrait nommer « enjouement »,
(mais c’est plutôt « attractivité ») modulant ses traits,
accordant sa forme, par le jeu des échos, à tout un pays,
un territoire désirable.
vendredi 22 mai 2026
C’est que je pense en caressant le chat
C’est que je pense en caressant le chat
à la convalescence étale sur mes cuisses,
à mesure que la plaie comme un coquelicot
s’amenuise.
Il s’étire il brode il rêve et elle, la main,
orchestre une éclatante coda.
jeudi 21 mai 2026
Est-ce la vocation d’escorter les ressuscités
Est-ce la vocation d’escorter les ressuscités*
dont parle Mandelstam ? La main palpe
à ses flancs le recommencement,
l’amorce de nouveau,
– comme un printemps triomphal – la plaie fleurit
et nous propulse plus loin.
*Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, traduit du russe et préfacé par Jean-Claude Schneider, Le Bruit du Temps, 2018, 2026
mercredi 20 mai 2026
C’est un autre rythme
C’est un autre rythme et le geste s’enhardit
ne crains pas la main immergée
ne crains rien
auquel répond la vocalise – oscillation neurale s’entend –
par quoi je reconnais l’accord profond.
mardi 19 mai 2026
Son adhésion la valorise
Son adhésion la valorise, la main
poursuit sa quête. Le corps exacerbé
répond par l’abandon, qui n’est pas un renoncement
mais un don.
Encouragée par ce délaissement confiant
la main réforme la battue.
lundi 18 mai 2026
Est-ce là qu’Ulysse retrouve sa patrie ?
Est-ce là qu’Ulysse retrouve sa patrie ?
Un orgue-régale a scandé la menace
– semonce ou sommation – bien avant
la résolution heureuse.
Le chat se remet à mes côtés, ma main
sans visibilité parcourant ses flancs
le découvre doucement et le reconnaît enfin.
dimanche 17 mai 2026
La souffrance siphonne la réalité
La souffrance siphonne la réalité, je le vois dans ses yeux.
Comme le dit Henri Cole, elle devient, pour le blessé, le thème universel.
La peur, l’épuisement du monde.
Moi, ma main dans son thème prévalent, ma main inapte et pourtant,
je l’entoure de mes vœux, mes vœux de nouaison et d’affinité,
je le comble de vœux.
Il rêve maintenant et le rêve a de ces reliefs qui percent le sommeil
– presque des sonorités humaines, des gémissements par lesquels
je visualise terreurs et courses-poursuites – Tenaillée, j’halète avec lui.
samedi 16 mai 2026
Il brave l’amour
Il brave l’amour
en apprenant, de la main connue,
l’ampleur de la plaie.
L’ampleur de la douleur, sa battue,
et de larges lés déferlent sur ses iris.
Malgré tout, la sorte d’acquiescement du ronronnement.
vendredi 15 mai 2026
Le trou profond / – jusqu’à l’ischion –
Le trou profond
– jusqu’à l’ischion –
pue et contamine l’organisme.
La plaie purule.
ne meurs pas sont les mots que je répète
pour conjurer l’abandon.
jeudi 14 mai 2026
Ma main qui peigne sa fourrure
Ma main qui peigne sa fourrure
pourrait nommer les os, pourrait
pointer les conjonctions, suivre les sutures.
Elle capte seulement l’excitation nodale –
lente battue sous les doigts, comme un flux sans fond –
puis la transmet à mon cœur.
mercredi 13 mai 2026
L’autre issue
L’autre issue que la nature toujours trouve,
moi, ma nature la trouve avec lui, pour lui.
J’encage le chat pour son bien, pour mon bien
pour les soins à porter à notre amour.
ne meurs pas, c’est la réponse que mes lèvres apposées
sur son front cherchent à insuffler à leur tour.
mardi 12 mai 2026
Au petit matin
Au petit matin je trouve le chat dans la soue
prostré comme un lièvre sur la paille d’un cageot
et fiévreux
conscient de sa défaite – défaitiste et vigilant –
j’accepte de n’être plus l’insouciant me dit son œil
j’accepte de ne plus jouer
lundi 11 mai 2026
Elle, sort interminablement du cadre
Elle, sort interminablement du cadre
– son pré carré ou sa zone d’astreinte –
elle m’arrive
me chavire.
dimanche 10 mai 2026
Toi tu avances avec les mains
Toi tu avances avec les mains et moi avec le nez
(est-ce ce qui nous distingue ?)
En faction sur un muret, comme un point cardinal,
(mais atteignable) deux pupilles suspendues dans le noir :
je suis le méridien – ah l’espoir, ligne imaginaire ! – qui me conduira droit à elles.
Mais elles s’évanouissent et je reste désorientée
près d’un lilas juste éclos et d’un muret plus noir que la nuit.
Où je vois qu’il est impossible d’exprimer autre chose que de l’humain.
samedi 9 mai 2026
Le soir l’odeur des lilas
Le soir l’odeur des lilas
mêlée à celle des pommiers,
un parc olfactif dans lequel je cherche le chat
blessé dans la bagarre de la veille.
Les ombres se sont retirées dans la nuit.
La haie s’ébroue à mon passage, m’insuffle aussitôt un espoir.
Le rossignol philomèle chante-t-il pour elle
ou pour lui seul ?








