lundi 13 avril 2026
Un petit tableau obscur
Un petit tableau obscur, un étang gris-bleu
au fond du cadre escarpé, doré comme des berges ensoleillées.
Mais pas de soleil au centre, un terne rectangle, un étang frileux, quelques arbres
dont un, dans le coin gauche, tronc déjeté, soutient tel un contrefort (ou repousse) le bord.
Trois arbres forment un frêle portique dans l’angle inférieur droit du carré ainsi surligné.
Dessous, face à nous, une femme vient. Châle rouge, comme toujours chez Corot,
dont les pointes minuscules se croisent dans la jupe floue.
Une femme s’avance sous le portique végétal
et d’un pas sûr enjambe le seuil de cette porte de sortie, côté cour.
Corot l’épingle.
dimanche 12 avril 2026
Allées venues
Allées venues en attendant qu’il se passe quelque chose,
allées au jardin détrempé
venues aux faits :
la guerre sera vite finie (en attendant elle continue)
que la pluie cesse
que la guerre cesse
que se livre à bras ouverts une autre bataille, printanière
(mais nous, sans recrues et sans forces
nous nous en remettons à l’observation des choses
jusqu’à la compréhension de l’incompréhensible, jusqu’à la sédition corporelle)
samedi 11 avril 2026
L’amie vient nous rendre visite
L’amie vient nous rendre visite – c’est cette fois-ci
sans son bâton puisqu’elle n’est pas venue à pied –
nous discutons d’âge et de pavés, de mémoire – des toponymes
et des patronymes, des disparus – de ce qui change dans le village
où elle a vécu, où son père est né, où je suis comme une étrangère après vingt ans.
De ce qui ne change pas.
Nous sommes deux vies qui se comprennent sans beaucoup parler,
– sans avoir à parler beaucoup – qui ne se croisent que rarement, bien que voisines,
ou peut-être jamais ?
Le dernier mot – prononcé en nous levant, qui nous meut,
mais dont ni l’une ni l’autre ne faisons le slogan ostensible au cimier
tel « écoutez écoutez », « nous avons été », « cairn du souvenir », ou « rocher de l’alarme »,
non non, ce mot prononcé pour nous seules –
est celui de nos insurrections.
vendredi 10 avril 2026
Le lièvre qu’on croise sur la route
Le lièvre qu’on croise sur la route à la première lueur matinale
– livides, dans l’aube pâle d’un lundi ordinaire –
les phares et le bruit du moteur l’ont surpris, l’épouvante
se lit dans son regard effaré, un quart de seconde durant,
son hésitation oreilles dressées, puis l’élan, et je lui suis reconnaissante
d’avoir su échapper à mon inertie.
jeudi 9 avril 2026
Leurs petites mains très agiles
Leurs petites mains très agiles à subtiliser
les petites clés, pendant qu’on regarde leurs jeux, leurs yeux,
qu’on les écoute balbutier des tragédies rejouées
d’un syncrétisme hardi – barbe bleue et les pirates, vaisseau fantôme,
lointaine galaxie, shérif héroïque –
à les glisser dans leurs poches et comme machinalement :
mais pourquoi des clés ?
Après la tornade, le calme revenu, nous on cherche comment
rouvrir nos tiroirs, nos jardins secrets.
mercredi 8 avril 2026
Altération noire
Altération noire et interminable de la moisissure :
voilà ce contre quoi je lutte dans la descente extérieure de la cave.
Le crépis, un calfatage présomptueux se détachant par plaques
humides, pulvérulentes. Odeur de chanci, précisément de cave,
bryum d’argent et hypne cyprès en hôtes installés.
mardi 7 avril 2026
C’est une marelle
C’est une marelle
– le grand dessein saxicole mûri au cours des millénaires –
un monde, que les aréoles de la lécanore des murs
sur les dalles,
un monde auquel je joue, mon doigt détourant le thalle crustacé
comme sur une carte les côtes d’un continent.
lundi 6 avril 2026
Il a fallu 450 millions d’années
Il a fallu 450 millions d’années – depuis
la sortie des eaux et la conquête des terres émergées –
pour que me tenant devant le bryum d’argent
– à ce moment-là –
je reçoive sa mousse opulente comme l’obole du désespéré
et du sec. Je lui reconnais non seulement la primauté
(pionnière et championne)
mais la prévalence en matière de plasticité écologique.
N’étant pas à une contradiction près,
je sue et je pleure en lui reprenant le giron et
la contremarche qu’elle a investis.
samedi 4 avril 2026
À discrétion
[Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :
deux tourterelles convolent en silence.]
À discrétion,
et m’ignorant totalement,
elles aussi dans une danse alentie au cours
de laquelle clappe mollement le drapé des ailes
– ou l’aile d’éventails affolants, déployés fermés déployés –
la blancheur des rectrices éblouit par intermittence
comme un miroir entre les branches.
vendredi 3 avril 2026
(Me demandant tout de même
(Me demandant tout de même
si j’ai part à cette densité
cette réponse en forme de question :
La grandeur des étoiles.
Ce qui monte, descend. Dans quel silence.
Suis-je vraiment ? Ai-je une part ? Rainer Maria Rilke)*
Premier printemps
visible au cœur de la matière – quelle que soit cette matière –
L’après-midi entre les épicéas
s’ourdissent déjà les générations.
Premiers désordres, sédition décisive.
(Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :
deux tourterelles convolent en silence.)
(Seuil, 1972), traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet
jeudi 2 avril 2026
Bouclier n’est pas un électuaire
Bouclier n’est pas un électuaire
le baume tranquille pour tes nuits
(surtout s’il représente le monde).
Je déplore la candeur translucide
qui ne rend pas compte de la densité
(de l’opacité) – c’est pour ça –
Strictes géométries, comptes d’apothicaires
il n’y a ni remède ni consolation arithmétique :
simplement, le bruit que font mes pieds participe à la nuit du jardin.
mercredi 1 avril 2026
Observation ou observance
Observation ou observance des motifs
– c’est difficile à dire – depuis un jardin brutal
tu forges un bouclier qui se doit néanmoins
de représenter le monde.
Et malgré tout le savoir-faire déployé tu déplores
qu’il garde la blancheur confondante de l’écran.
samedi 28 mars 2026
L’élusion – sans faux-fuyants –
L’élusion – sans faux-fuyants –
non des problèmes mais des récits,
– et des images –
Cherché-je l’adresse, vraiment ?
Ou plutôt l’implication.
C’est que nous ne voyons des choses,
avec cet éclairage,
que leurs arêtes et leurs faces exhibées,
et nous nous y arrêtons.
vendredi 27 mars 2026
Pourtant la nuit est indemne et froide
Pourtant la nuit est indemne et froide
parcourue des cris de la Chevêche d’Athéna
.
Pourchas désordonné
à tous les étages du poème :
le champ de tension permanente
– sans drame éclatant – ? de Dìmitra
- Que dis-tu ?
Un champ de tensions aussi,
où l’herbe frissonne en avançant
et répond à l’invocation :
un chat tourne la tête.
jeudi 26 mars 2026
Levant les yeux
Levant les yeux de la page – cette fois encore
impuissante à dédramatiser l’heure –
je relève des homologies.
(fi de cette géométrie de l’esprit qui nous fait prêter au monde
la magnitude de nos sensations ! Mais fi de l’atonie, aussi. Alors ?)
mercredi 25 mars 2026
"Nel mezzo del cammin"
Nel mezzo del cammin
errant sans cesse au milieu du chemin mais pas sans
conscience des bords
et butant sur les ombres
– la moindre des ornières, la plus petite pierre –
voici la sorte de promenade qu’est la vie
et pour laquelle certains se cherchent des lampes.
Mais la lampe projette des ombres plus grandes encore
avec lesquelles il nous faut composer.
mardi 24 mars 2026
Par « à l’épreuve des faits »
Par « à l’épreuve des faits » veux-tu dire
que sans mots en regard de ce qui te dépasse
tu acceptes d’inachever ta pensée ?
Tu bannis le point final ? Oui et oui !
Les mots gagnés semblent composer la seule réalité,
conviens-en, c’est beaucoup plus franc
vis-à-vis de la main amicale.
Ou bien les poèmes sont-ils la trace
et le terme d’un procès, qui n’a rien à envier à
l’expérience, qui peut la supporter vraiment ?
Qui est une expérience.
Même si c’est l’expérience de l’insondable.
dimanche 22 mars 2026
À rameaux gonflés
À rameaux gonflés espoir de fruition.
Il est si facile de placer ses attentes !
(Mais viens voir de plus près le dénouement
des bourgeons)
samedi 21 mars 2026
Quel battement ?
Quel battement ?
L’impulsion signe l’écart
le départ.
Amorce de sang aux poings liés.
Puis le mouvement entraîne le rythme.
vendredi 20 mars 2026
Le battement nécessaire
Le battement nécessaire
la précarité d’une vision
– très fugace accroche de lumière
comme un point laser sur la feuille cordiforme,
(la perle dont on ne sait tout d’abord pas quoi faire)
à quel point la réinventer dans la nuit ? –
jeudi 19 mars 2026
La main caresse l’horizon
La main caresse l’horizon,
veut saisir la lune accrochée au pommier.
Hameçon pris,
pensée filaire entortillée dans le treillis
des branches, qui s’effiloche.
Si je tire : ça casse. Volens nolens.
Mieux vaut lâcher,
attendre que la gravité m’éclaire.
Mieux vaut ne pas intervenir
et voir ce qui se présente,
comme ça se présente.
Le bouquet de violettes à mes pieds
me rappelle Mallarmé – des vers –
par la médiation d’un éventail de Manet.
mercredi 18 mars 2026
Roux « Red tabby »
Roux « Red tabby »
– un rayon de soleil –
assis devant moi, regardant au loin
ou à l’intérieur de lui-même.
La courbure du dos invite la main
(en topique parfaitement approprié)
à panser l’irrésolu.
mardi 17 mars 2026
La page n’est pas blanche
La page n’est pas blanche,
elle a l’épaisseur de la vie
ici
(la densité des images
qu’il faut débrouiller)
alourdie encore par l’effort
que requiert toute volonté de rendre compte.
Et quand un chat onduleux demande mon attention ?
lundi 16 mars 2026
Trêve
Trêve,
ce rai émollient.
Il ne faudrait pas qu’un Je réputé
invincible jette son javelot par-delà lui
comme au-delà du pomerium latin.
Il ne faudrait pas qu’il se mette en tête
de conquérir l’instant.

