dimanche 7 juin 2026

La croisée 44

 


Il repart vers l’obscurité

 

Il repart vers l’obscurité en vrombissant

désentravé et comme propulsé.

Peut-il être fier de savoir si bien faire le mort,

de s’être ainsi laissé extirper du guêpier où il s’était mis,

ou seulement soulagé ?
 
 

samedi 6 juin 2026

La croisée 43

 


dont la mort passe inaperçue

 

dont la mort passe inaperçue – moins « mortelle »

sans doute ! De toute façon quelle différence

pour un humble à la vie déjà si ténue ? –

À moins que cette vie ne soit affiliée aux fléaux,

aux maux formidables que nous subissons sans cesse,

nous, pauvres humains jaloux de notre prééminence

alors là, sa mort par corrélation devient capitale pour nous, nécessaire

manifestation de notre suprématie.)

 

ce mort obvie sur le sentier,

sa défection à portée locale, du chiendent à la menthe,

est un fait inconsistant à nos yeux, alors que nous pourrions

y voir le réel absolu – son allégorie –

 

et en celui qu’on a ôté de la chevelure de ma fille

un art certain de la fibule, ou de la broche ?

 

vendredi 5 juin 2026

La croisée 42

 


(et cherchant plus loin

 

(et cherchant plus loin à propos du sort qui lui fut réservé

je lis qu’on échaudait les hannetons

après les avoir fait tomber en secouant les feuillages

– notamment celui des coudriers dans lesquels

ils dorment pendant le jour,

bêtement exposés à leurs ennemis –

pour en nourrir les poules qui en sont friandes)

 

Je pense aussi au hanneton gisant

sur le sentier de Wislawa Szymborska*,

ordre et netteté (au lieu du mortel gâchis) :

propre et presque précieux parmi les pierres

 

(plus précieux mort que vif, ce hanneton, comme beaucoup d’êtres

dans le monde

 

* Wislawa Szymborska, « Vue d’en haut », De la mort sans exagérer, traduction de Piotr Kaminsky, Fayard / Poésie Fayard

 

jeudi 4 juin 2026

La croisée 41


 

Face au hanneton

 

Face au hanneton pris dans ses cheveux –

alors qu’il s’amarre fermement, raidissant

ses trois paires de pattes crantées

et que le brun métallisé de ses élytres brille sous la lampe,

on pourrait le prendre pour un ornement

ou la barrette qui tient les mèches assemblées –

je repense à cette histoire d’excommunication

prononcée à son encontre après citation devant

un tribunal ecclésiastique : hannetons jugés et proscrits

par contumace à l’issue d’un fameux « procès d’animaux »,

à Lausanne, en 1479.

Je me dis que la ténacité est une vertu, tout de même,

je lui dis accroche-toi – ailleurs que dans la chevelure de ma fille

mais accroche-toi, sûr de ton bon droit –

 

mercredi 3 juin 2026

La croisée 40


 

De nouveau les mesures

 

De nouveau les mesures du rossignol :

alterné de silences qui sont des suspensions

un lacis de phrases qu’il enroule et déroule

– comme la gymnaste ses rubans – rythme

l’écrit et calibre la pensée.

 

mardi 2 juin 2026

La croisée 39


 

Toutes, dès les prémices de crise

 

Toutes, dès les prémices de crise

– le grain ! –

trémulant sur l’axe, leurs œillades et leurs inflexions

sont autant d’invitations au trouble.

 

lundi 1 juin 2026

La croisée 38


 

Le vent agite les marguerites

 

Le vent agite les marguerites

têtes tournées de concert

vers le même point

comme une foule vers l’idole –

mais là nulle représentation, l’astre lui-même

et sa chaleur qui les fait frissonner

et bientôt essaimer.

Clartés discrètes, distinctes et liées à la fois,

une pluralité de moments créant la durée au verger.

 

dimanche 31 mai 2026

La croisée 37


 

Quoi d’autre ?

 

Quoi d’autre ?

– j’ai le souci du monde, sans affectation :

du plus loin que je me tiens, je cherche à toucher,

à éveiller la conscience, réveiller, réveiller l’amour.

Sincèrement, j’espère toucher sans altérer –


samedi 30 mai 2026

La croisée 36


 

La lecture des faits,

 

La lecture des faits,

– comme la vie s’ingénie,

dirait-on, à intriquer les faits,

pour nous laisser le choix de la lumière ? –

Intriguer, réveiller le désir d’être, de connaître.

Lazare est né, semble-t-il, de cette intrication du désir et de la voix.

Sa naissance un fait indubitable, vécue dans la lumière vert prasin, rénovatrice, des tilleuls.

 

vendredi 29 mai 2026

La croisée 35


 

Je n’ai pas de scrupule à parler avec le rossignol

 

Je n’ai pas de scrupule à parler avec le rossignol

(ou un hérisson, lui qui attend que j’aie tourné le dos

pour filer à l’anglaise, se laissant glisser dans l’herbe noire)

je n’ai pas de scrupule à parler seule ici, tutoyant un

injoignable autre que je sais près pourtant, plein

de circonspection et d’indulgence aussi.

 

À transcrire ce que j’entends de toutes parts

– les unités discrètes de toute langue jusqu’à moi parvenue –

les transcrire ici sans dramatisation

– comptable d’une véracité singulière –

comme d’un livre dans l’oreille d’un distrait.

 

jeudi 28 mai 2026

La croisée 34


 

Quand on ne l’entend plus

 

Quand on ne l’entend plus subitement,

c’est la catastrophe.

Je subis de plein fouet ce silence cinglant, cet isolement –

de qui ? de quoi ? – Il me reste la solitude, essayé-je

de me rassurer, qui est, selon Marianne Moore, le remède

à l’isolement. Il reste ce silence pour réaliser le monde.

 

mercredi 27 mai 2026

La croisée 33


 

Le chant taraude la nuit

 

Le chant taraude la nuit – matière

et durée – devient le repère de la mienne,

son filetage précis et à toute profondeur

m’engage avec lui.

Révélateur, plus que séducteur. La nuit

modelée, chaque nuit recommencée.

 

mardi 26 mai 2026

La croisée 32


 

Vivant –

 

Vivant – c'est-à-dire au minimum doté

d’une membrane et d’un métabolisme, soit d’un système

capable de puiser l’énergie nécessaire à son maintien –

le chant chaque nuit instruit sa vie,

sa nécessité,

– la nécessité de cette dépense qui le certifie –

 

lundi 25 mai 2026

La croisée 31


 

Des rebondissements, des réverbérations.

 

Des rebondissements, des réverbérations.

Son chant lui revient et il l’enlumine et il

joue de sa propre démultiplication,

est-ce pour se prouver à lui-même

son existence, comme un poème,

par essence dialogique, restitue son être au poète ?

 

dimanche 24 mai 2026

La croisée 30


 

Une leçon de vitalité

 

Une leçon de vitalité – de perspective si on veut –

que le chant du rossignol, nuit après nuit

prônant ce qu’on pourrait nommer « enjouement »,

(mais c’est plutôt « attractivité ») modulant ses traits,

accordant sa forme, par le jeu des échos, à tout un pays,

un territoire désirable.

 

vendredi 22 mai 2026

La croisée 29


 

C’est que je pense en caressant le chat

 

C’est que je pense en caressant le chat

à la convalescence étale sur mes cuisses,

à mesure que la plaie comme un coquelicot

s’amenuise.

Il s’étire il brode il rêve et elle, la main,

orchestre une éclatante coda.

 

jeudi 21 mai 2026

La croisée 28


 

Est-ce la vocation d’escorter les ressuscités

 

Est-ce la vocation d’escorter les ressuscités*

dont parle Mandelstam ? La main palpe

à ses flancs le recommencement,

l’amorce de nouveau,

– comme un printemps triomphal – la plaie fleurit

et nous propulse plus loin.

 

*Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, traduit du russe et préfacé par Jean-Claude Schneider, Le Bruit du Temps,  2018, 2026

 

mercredi 20 mai 2026

La croisée 27


 

C’est un autre rythme

 

C’est un autre rythme et le geste s’enhardit

               ne crains pas la main immergée

              ne crains rien

auquel répond la vocalise – oscillation neurale s’entend –

par quoi je reconnais l’accord profond.

 

mardi 19 mai 2026

La croisée 26


 

Son adhésion la valorise

 

Son adhésion la valorise, la main

poursuit sa quête. Le corps exacerbé

répond par l’abandon, qui n’est pas un renoncement

mais un don.

Encouragée par ce délaissement confiant

la main réforme la battue.

 

lundi 18 mai 2026

La croisée 25


 

Est-ce là qu’Ulysse retrouve sa patrie ?

 

Est-ce là qu’Ulysse retrouve sa patrie ?

 

Un orgue-régale a scandé la menace

– semonce ou sommation – bien avant

la résolution heureuse.

 

Le chat se remet à mes côtés, ma main

sans visibilité parcourant ses flancs

le découvre doucement et le reconnaît enfin.

 

dimanche 17 mai 2026

La croisée 24


 

La souffrance siphonne la réalité

 

La souffrance siphonne la réalité, je le vois dans ses yeux.

Comme le dit Henri Cole, elle devient, pour le blessé, le thème universel.

La peur, l’épuisement du monde.

 

Moi, ma main dans son thème prévalent, ma main inapte et pourtant,

je l’entoure de mes vœux, mes vœux de nouaison et d’affinité,

je le comble de vœux.

 

Il rêve maintenant et le rêve a de ces reliefs qui percent le sommeil

– presque des sonorités humaines, des gémissements par lesquels

je visualise terreurs et courses-poursuites – Tenaillée, j’halète avec lui.

 

samedi 16 mai 2026

La croisée 23




 

Il brave l’amour

 

Il brave l’amour

en apprenant, de la main connue,

l’ampleur de la plaie.

L’ampleur de la douleur, sa battue,

et de larges lés déferlent sur ses iris.

Malgré tout, la sorte d’acquiescement du ronronnement.

 

vendredi 15 mai 2026

La croisée 22


 

Le trou profond / – jusqu’à l’ischion –

 

Le trou profond

– jusqu’à l’ischion –

pue et contamine l’organisme.

La plaie purule.

              ne meurs pas sont les mots que je répète

              pour conjurer l’abandon.

 

jeudi 14 mai 2026

La croisée 21


 

Ma main qui peigne sa fourrure

 

Ma main qui peigne sa fourrure

pourrait nommer les os, pourrait

pointer les conjonctions, suivre les sutures.

Elle capte seulement l’excitation nodale –

lente battue sous les doigts, comme un flux sans fond –

puis la transmet à mon cœur.

 

mercredi 13 mai 2026

La croisée 20


 

L’autre issue

 

L’autre issue que la nature toujours trouve,

moi, ma nature la trouve avec lui, pour lui.

J’encage le chat pour son bien, pour mon bien

pour les soins à porter à notre amour.

              ne meurs pas, c’est la réponse que mes lèvres apposées

              sur son front cherchent à insuffler à leur tour.

 

mardi 12 mai 2026

La croisée 19


 

Au petit matin

 

Au petit matin je trouve le chat dans la soue

prostré comme un lièvre sur la paille d’un cageot

et fiévreux

conscient de sa défaite – défaitiste et vigilant –

               j’accepte de n’être plus l’insouciant me dit son œil

               j’accepte de ne plus jouer

 

dimanche 10 mai 2026

La croisée 17




 

Toi tu avances avec les mains

 

Toi tu avances avec les mains et moi avec le nez

(est-ce ce qui nous distingue ?)

En faction sur un muret, comme un point cardinal,

(mais atteignable) deux pupilles suspendues dans le noir :

je suis le méridien – ah l’espoir, ligne imaginaire ! – qui me conduira droit à elles.

Mais elles s’évanouissent et je reste désorientée

près d’un lilas juste éclos et d’un muret plus noir que la nuit.

Où je vois qu’il est impossible d’exprimer autre chose que de l’humain.

 

samedi 9 mai 2026

La croisée 16


 

Le soir l’odeur des lilas

 

Le soir l’odeur des lilas

mêlée à celle des pommiers,

un parc olfactif dans lequel je cherche le chat

blessé dans la bagarre de la veille.

Les ombres se sont retirées dans la nuit.

La haie s’ébroue à mon passage, m’insuffle aussitôt un espoir.

Le rossignol philomèle chante-t-il pour elle

ou pour lui seul ?