mardi 14 avril 2026

À la boîte blanche, vues 995


 

Un cadre dans le cadre

 

Un cadre dans le cadre, le carré formé :

portrait de la femme tonique, en pied sur la terre inaccentuée.

Son apogée est d’être, sous cet arc,

celle qui porte le ton.

 

lundi 13 avril 2026

À la boîte blanche, vues 994


 

Un petit tableau obscur

 

Un petit tableau obscur, un étang gris-bleu

au fond du cadre escarpé, doré comme des berges ensoleillées.

Mais pas de soleil au centre, un terne rectangle, un étang frileux, quelques arbres

dont un, dans le coin gauche, tronc déjeté, soutient tel un contrefort (ou repousse) le bord.

 

Trois arbres forment un frêle portique dans l’angle inférieur droit du carré ainsi surligné. 

Dessous, face à nous, une femme vient. Châle rouge, comme toujours chez Corot,

dont les pointes minuscules se croisent dans la jupe floue.

 

Une femme s’avance sous le portique végétal

et d’un pas sûr enjambe le seuil de cette porte de sortie, côté cour.

Corot l’épingle.

 

dimanche 12 avril 2026

À la boîte blanche, vues 993


 

Allées venues

 

Allées venues en attendant qu’il se passe quelque chose,

allées au jardin détrempé

venues aux faits :

la guerre sera vite finie (en attendant elle continue)

que la pluie cesse

que la guerre cesse

 

que se livre à bras ouverts une autre bataille, printanière

 

(mais nous, sans recrues et sans forces

nous nous en remettons à l’observation des choses

jusqu’à la compréhension de l’incompréhensible, jusqu’à la sédition corporelle)

 

samedi 11 avril 2026

À la boîte blanche, vues 992


 

L’amie vient nous rendre visite

 

L’amie vient nous rendre visite – c’est cette fois-ci

sans son bâton puisqu’elle n’est pas venue à pied –

nous discutons d’âge et de pavés, de mémoire – des toponymes

et des patronymes, des disparus – de ce qui change dans le village

 

où elle a vécu, où son père est né, où je suis comme une étrangère après vingt ans.

De ce qui ne change pas.

Nous sommes deux vies qui se comprennent sans beaucoup parler,

– sans avoir à parler beaucoup – qui ne se croisent que rarement, bien que voisines,

 

ou peut-être jamais ?

Le dernier mot – prononcé en nous levant, qui nous meut,

mais dont ni l’une ni l’autre ne faisons le slogan ostensible au cimier

tel « écoutez écoutez », « nous avons été », « cairn du souvenir », ou « rocher de l’alarme »,

non non, ce mot prononcé pour nous seules –

est celui de nos insurrections.

 

vendredi 10 avril 2026

À la boîte blanche, vues 991


 

Le lièvre qu’on croise sur la route

 

Le lièvre qu’on croise sur la route à la première lueur matinale

– livides, dans l’aube pâle d’un lundi ordinaire –

les phares et le bruit du moteur l’ont surpris, l’épouvante

se lit dans son regard effaré, un quart de seconde durant,

son hésitation oreilles dressées, puis l’élan, et je lui suis reconnaissante

d’avoir su échapper à mon inertie.

 

jeudi 9 avril 2026

À la boîte blanche, vues 990


 

Leurs petites mains très agiles

 

Leurs petites mains très agiles à subtiliser

les petites clés, pendant qu’on regarde leurs jeux, leurs yeux,

qu’on les écoute balbutier des tragédies rejouées

d’un syncrétisme hardi – barbe bleue et les pirates, vaisseau fantôme,

lointaine galaxie, shérif héroïque –

à les glisser dans leurs poches et comme machinalement :

mais pourquoi des clés ?

Après la tornade, le calme revenu, nous on cherche comment

rouvrir nos tiroirs, nos jardins secrets.

 

mercredi 8 avril 2026

À la boîte blanche, vues 989


 

Altération noire

 

Altération noire et interminable de la moisissure :

voilà ce contre quoi je lutte dans la descente extérieure de la cave.

Le crépis, un calfatage présomptueux se détachant par plaques

humides, pulvérulentes. Odeur de chanci, précisément de cave,

bryum d’argent et hypne cyprès en hôtes installés.

 

mardi 7 avril 2026

À la boîte blanche, vues 988


 

C’est une marelle

 

C’est une marelle

– le grand dessein saxicole mûri au cours des millénaires –

un monde, que les aréoles de la lécanore des murs

sur les dalles,

un monde auquel je joue, mon doigt détourant le thalle crustacé

comme sur une carte les côtes d’un continent.

 

lundi 6 avril 2026

À la boîte blanche, vues 987


 

Il a fallu 450 millions d’années

 

Il a fallu 450 millions d’années – depuis

la sortie des eaux et la conquête des terres émergées –

pour que me tenant devant le bryum d’argent

– à ce moment-là –

je reçoive sa mousse opulente comme l’obole du désespéré

et du sec. Je lui reconnais non seulement la primauté

(pionnière et championne)

mais la prévalence en matière de plasticité écologique.

 

N’étant pas à une contradiction près,

je sue et je pleure en lui reprenant le giron et

la contremarche qu’elle a investis.

 

samedi 4 avril 2026

À la boîte blanche, vues 986


 

À discrétion

 

[Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :

deux tourterelles convolent en silence.]

 

À discrétion,

et m’ignorant totalement,

elles aussi dans une danse alentie au cours

de laquelle clappe mollement le drapé des ailes

– ou l’aile d’éventails affolants, déployés   fermés   déployés 

la blancheur des rectrices éblouit par intermittence

comme un miroir entre les branches.

 

vendredi 3 avril 2026

À la boîte blanche, vues 985


 

(Me demandant tout de même

 

(Me demandant tout de même

si j’ai part à cette densité

cette réponse en forme de question :

La grandeur des étoiles.

Ce qui monte, descend. Dans quel silence.

Suis-je vraiment ? Ai-je une part ? Rainer Maria Rilke)*

 

Premier printemps

visible au cœur de la matière – quelle que soit cette matière – 

L’après-midi entre les épicéas

s’ourdissent déjà les générations.

Premiers désordres, sédition décisive.

(Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :

deux tourterelles convolent en silence.)

 
 
* « Devant le ciel de ma vie », in Poèmes épars 1907-1926 – Œuvres II, Poésie
(Seuil, 1972), traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet

jeudi 2 avril 2026

À la boîte blanche, vues 984


 

Bouclier n’est pas un électuaire

 

Bouclier n’est pas un électuaire

le baume tranquille pour tes nuits

(surtout s’il représente le monde).

 

Je déplore la candeur translucide

qui ne rend pas compte de la densité

(de l’opacité) – c’est pour ça –

 

Strictes géométries, comptes d’apothicaires

il n’y a ni remède ni consolation arithmétique :

simplement, le bruit que font mes pieds participe à la nuit du jardin.

 

mercredi 1 avril 2026

À la boîte blanche, vues 983


 

Observation ou observance

 

Observation ou observance des motifs

– c’est difficile à dire – depuis un jardin brutal

tu forges un bouclier qui se doit néanmoins

de représenter le monde.

Et malgré tout le savoir-faire déployé tu déplores

qu’il garde la blancheur confondante de l’écran.

 

samedi 28 mars 2026

À la boîte blanche, vues 982


 

L’élusion – sans faux-fuyants –

 

L’élusion – sans faux-fuyants –

non des problèmes mais des récits,

– et des  images 

 

Cherché-je l’adresse, vraiment ?

Ou plutôt l’implication.

C’est que nous ne voyons des choses,

avec cet éclairage,

que leurs arêtes et leurs faces exhibées,

et nous nous y arrêtons.

 

vendredi 27 mars 2026

À la boîte blanche, vues 981


 

Pourtant la nuit est indemne et froide

 

Pourtant la nuit est indemne et froide

parcourue des cris de la Chevêche d’Athéna

.

Pourchas désordonné

à tous les étages du poème :

le champ de tension permanente

– sans drame éclatant                   ? de Dìmitra

 

- Que dis-tu ?

 

Un champ de tensions aussi,

où l’herbe frissonne en avançant

et répond à l’invocation :

un chat tourne la tête.

 

jeudi 26 mars 2026

À la boîte blanche, vues 980


 

Levant les yeux

 

Levant les yeux de la page – cette fois encore 

impuissante à dédramatiser l’heure 

je relève des homologies.

(fi de cette géométrie de l’esprit qui nous fait prêter au monde

la magnitude de nos sensations ! Mais fi de l’atonie, aussi. Alors ?)

 

mercredi 25 mars 2026

À la boîte blanche, vues 979


 

"Nel mezzo del cammin"

 

Nel mezzo del cammin

errant sans cesse au milieu du chemin mais pas sans

conscience des bords

et butant sur les ombres

– la moindre des ornières, la plus petite pierre –

voici la sorte de promenade qu’est la vie

et pour laquelle certains se cherchent des lampes.

Mais la lampe projette des ombres plus grandes encore

avec lesquelles il nous faut composer.

 

mardi 24 mars 2026

À la boîte blanche, vues 978


 

Par « à l’épreuve des faits »

 

Par « à l’épreuve des faits » veux-tu dire 

que sans mots en regard de ce qui te dépasse

tu acceptes d’inachever ta pensée ?

Tu bannis le point final ? Oui et oui !

Les mots gagnés semblent composer la seule réalité,

conviens-en, c’est beaucoup plus franc

vis-à-vis de la main amicale.

 

Ou bien les poèmes sont-ils la trace 

et le terme d’un procès, qui n’a rien à envier à

l’expérience, qui peut la supporter vraiment ?

                                Qui est une expérience.

Même si c’est l’expérience de l’insondable.

 

dimanche 22 mars 2026

vendredi 20 mars 2026

À la boîte blanche, vues 975




 

Le battement nécessaire

 

Le battement nécessaire

la précarité d’une vision

– très fugace accroche de lumière

comme un point laser sur la feuille cordiforme,

(la perle dont on ne sait tout d’abord pas quoi faire) 

 

à quel point la réinventer dans la nuit ? 

 

jeudi 19 mars 2026

À la boîte blanche, vues 974


 

La main caresse l’horizon

 

La main caresse l’horizon,

veut saisir la lune accrochée au pommier.

 

Hameçon pris,

pensée filaire entortillée dans le treillis

des branches, qui s’effiloche.

 

Si je tire : ça casse. Volens nolens.

Mieux vaut lâcher,

attendre que la gravité m’éclaire.


Mieux vaut ne pas intervenir

et voir ce qui se présente,

comme ça se présente.

 

Le bouquet de violettes à mes pieds

me rappelle Mallarmé – des vers –

par la médiation d’un éventail de Manet.

 

mercredi 18 mars 2026

À la boîte blanche, vues 973


 

Roux « Red tabby »

 

Roux « Red tabby »

– un rayon de soleil –

 

assis devant moi, regardant au loin

ou à l’intérieur de lui-même.

 

La courbure du dos invite la main

(en topique parfaitement approprié)

à panser l’irrésolu.

 

mardi 17 mars 2026

À la boîte blanche, vues 972


 

La page n’est pas blanche

 

La page n’est pas blanche,

elle a l’épaisseur de la vie

ici

(la densité des images

qu’il faut débrouiller)

 

alourdie encore par l’effort

que requiert toute volonté de rendre compte.

 

Et quand un chat onduleux demande mon attention ?