Cardamine – mon fou du roi –
(qui ne regimbe pas sous la glaciale rosée matinale)
pour la pantomime – pour la hauteur déliée
et pour la concision mauve – pendant mutique au coucou,
pour le bouquet-du-loup,
pour les heures de la nuit.
Cardamine – mon fou du roi –
(qui ne regimbe pas sous la glaciale rosée matinale)
pour la pantomime – pour la hauteur déliée
et pour la concision mauve – pendant mutique au coucou,
pour le bouquet-du-loup,
pour les heures de la nuit.
Je ne sais pas ce qui est préférable :
vivre l’esprit vacant au cœur d’un fourré dense
ou assujetti à un espace net, à l’horizon dégagé,
(mais habité par le geste accompli et le chemin visible).
Vases communicants et repentirs quasiment impossibles :
ma nature circonspecte trouve difficilement l’issue naturelle
dans une réponse véritablement convaincante,
et c’est l’art du compromis insatisfait que je cultive.
Moi ici happée
par la beauté
mais je dois concéder – sans cesse – au jardin
un ascendant
sur ma nature.
Radical objet de toutes les attentions.
Dans le tableau, la femme passe l’étai
– passe verticale –
laissant derrière elle un hameau couleur chair
serré sur la rive de l’étang.
Active concordance appliquée à la lettre
– au temps pour elle – reprise à la nature
(c’est donné)
Fauvette n’est pas fauve.
Les minuties de son argumentaire
– d’oiseau aux abois – j’y suis sensible.
Son chant comme elle respire –
syrinx à la jonction de la trachée et des bronches –
scandé malgré la peur et la vulnérabilité,
j’y réponds par des ergoteries coupables.
Le temps lui presse.
La génération lui presse.
Une fauvette à tête noire
m'alpague depuis l’arbre de la haie :
son chant légitimement inquiet
car je suis dans son espace, car je suis, sonore,
en train de rassembler le fagot
– le bois dont je me chaufferai, ma chance à prendre,
il est si facilement accessible –
ce bois vital pour dissimuler son nid,
son droit d’implantation à elle.
Je te rassure, fauvette, je ne fais que passer,
opportuniste, quand tu es perpétuelle.
La haie est à toi, son fourré impénétrable.
Prends le bois, l’air et la lumière
chante et, oui, fais valoir ce que de droit.
De fer et de bois armé, avec des prétentions
sur les choses, l’outil entre dans le dur, le lard
le rugueux – la matière temps –
la fable du vital contée
avec toujours autant d’émotion.
Guerre est déclarée à printemps captieux.
Les comptes arrêtés
le nuancier du feu
le temps débordant la noire mesure aurifiée
les cris spécifiques à la nuit
le halètement des vergers
l’odeur de terre et d’herbe mouillées
les états les plus profonds
insensiblement accessibles
(comme dans le rêve)
Les courbes du figuier
la nuit dans la lumière électrique
des lignes de crête – ou des vagues inversées – luminescentes
soulignent l’obscurité,
afflouent la conscience qui s’épuise à rester lucide.
Nuit transfigurée (qui transfigure la forme, la couleur, le sens)
nuit dans laquelle je plonge sans aucune appréhension
– nuit modale – bien au-delà de la parole.
Air sauvage et vif, on se coule dans ton nid défait,
on brandit le tableau comme un possible,
c’est un poème.
On se refait dans ta brise, ceci n’est pas une contradiction
de plus, non, oui, c’est l’abandon de la circonspection (pour une fois),
ton souffle m’inonde.
Même Primula eliator trémule sur sa tige,
et cligne au cœur de sa corolle pâle le jaune d’or de son œil.
Images et pensées, le fleuve de vent
nous fait tout omettre
sauf de rester vivants dans le courant.
Au bois de la Velle
les arbres bousculés par le vent
entremêlent troncs brisés branches bras épées :
un châssis suspendu plane au-dessus
de nos têtes si têtes il y a pensées vaines
vaines pensées d’alarmés de vent recrues
Un cadre dans le cadre, le carré formé :
portrait de la femme tonique, en pied sur la terre inaccentuée.
Son apogée est d’être, sous cet arc,
celle qui porte le ton.
Un petit tableau obscur, un étang gris-bleu
au fond du cadre escarpé, doré comme des berges ensoleillées.
Mais pas de soleil au centre, un terne rectangle, un étang frileux, quelques arbres
dont un, dans le coin gauche, tronc déjeté, soutient tel un contrefort (ou repousse) le bord.
Trois arbres forment un frêle portique dans l’angle inférieur droit du carré ainsi surligné.
Dessous, face à nous, une femme vient. Châle rouge, comme toujours chez Corot,
dont les pointes minuscules se croisent dans la jupe floue.
Une femme s’avance sous le portique végétal
et d’un pas sûr enjambe le seuil de cette porte de sortie, côté cour.
Corot l’épingle.
Allées venues en attendant qu’il se passe quelque chose,
allées au jardin détrempé
venues aux faits :
la guerre sera vite finie (en attendant elle continue)
que la pluie cesse
que la guerre cesse
que se livre à bras ouverts une autre bataille, printanière
(mais nous, sans recrues et sans forces
nous nous en remettons à l’observation des choses
jusqu’à la compréhension de l’incompréhensible, jusqu’à la sédition corporelle)
L’amie vient nous rendre visite – c’est cette fois-ci
sans son bâton puisqu’elle n’est pas venue à pied –
nous discutons d’âge et de pavés, de mémoire – des toponymes
et des patronymes, des disparus – de ce qui change dans le village
où elle a vécu, où son père est né, où je suis comme une étrangère après vingt ans.
De ce qui ne change pas.
Nous sommes deux vies qui se comprennent sans beaucoup parler,
– sans avoir à parler beaucoup – qui ne se croisent que rarement, bien que voisines,
ou peut-être jamais ?
Le dernier mot – prononcé en nous levant, qui nous meut,
mais dont ni l’une ni l’autre ne faisons le slogan ostensible au cimier
tel « écoutez écoutez », « nous avons été », « cairn du souvenir », ou « rocher de l’alarme »,
non non, ce mot prononcé pour nous seules –
est celui de nos insurrections.
Le lièvre qu’on croise sur la route à la première lueur matinale
– livides, dans l’aube pâle d’un lundi ordinaire –
les phares et le bruit du moteur l’ont surpris, l’épouvante
se lit dans son regard effaré, un quart de seconde durant,
son hésitation oreilles dressées, puis l’élan, et je lui suis reconnaissante
d’avoir su échapper à mon inertie.
Leurs petites mains très agiles à subtiliser
les petites clés, pendant qu’on regarde leurs jeux, leurs yeux,
qu’on les écoute balbutier des tragédies rejouées
d’un syncrétisme hardi – barbe bleue et les pirates, vaisseau fantôme,
lointaine galaxie, shérif héroïque –
à les glisser dans leurs poches et comme machinalement :
mais pourquoi des clés ?
Après la tornade, le calme revenu, nous on cherche comment
rouvrir nos tiroirs, nos jardins secrets.
Altération noire et interminable de la moisissure :
voilà ce contre quoi je lutte dans la descente extérieure de la cave.
Le crépis, un calfatage présomptueux se détachant par plaques
humides, pulvérulentes. Odeur de chanci, précisément de cave,
bryum d’argent et hypne cyprès en hôtes installés.
C’est une marelle
– le grand dessein saxicole mûri au cours des millénaires –
un monde, que les aréoles de la lécanore des murs
sur les dalles,
un monde auquel je joue, mon doigt détourant le thalle crustacé
comme sur une carte les côtes d’un continent.
Il a fallu 450 millions d’années – depuis
la sortie des eaux et la conquête des terres émergées –
pour que me tenant devant le bryum d’argent
– à ce moment-là –
je reçoive sa mousse opulente comme l’obole du désespéré
et du sec. Je lui reconnais non seulement la primauté
(pionnière et championne)
mais la prévalence en matière de plasticité écologique.
N’étant pas à une contradiction près,
je sue et je pleure en lui reprenant le giron et
la contremarche qu’elle a investis.
[Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :
deux tourterelles convolent en silence.]
À discrétion,
et m’ignorant totalement,
elles aussi dans une danse alentie au cours
de laquelle clappe mollement le drapé des ailes
– ou l’aile d’éventails affolants, déployés fermés déployés –
la blancheur des rectrices éblouit par intermittence
comme un miroir entre les branches.
(Me demandant tout de même
si j’ai part à cette densité
cette réponse en forme de question :
La grandeur des étoiles.
Ce qui monte, descend. Dans quel silence.
Suis-je vraiment ? Ai-je une part ? Rainer Maria Rilke)*
Premier printemps
visible au cœur de la matière – quelle que soit cette matière –
L’après-midi entre les épicéas
s’ourdissent déjà les générations.
Premiers désordres, sédition décisive.
(Sédition de la pensée qui se joint à la danse de la matière :
deux tourterelles convolent en silence.)
Bouclier n’est pas un électuaire
le baume tranquille pour tes nuits
(surtout s’il représente le monde).
Je déplore la candeur translucide
qui ne rend pas compte de la densité
(de l’opacité) – c’est pour ça –
Strictes géométries, comptes d’apothicaires
il n’y a ni remède ni consolation arithmétique :
simplement, le bruit que font mes pieds participe à la nuit du jardin.
Observation ou observance des motifs
– c’est difficile à dire – depuis un jardin brutal
tu forges un bouclier qui se doit néanmoins
de représenter le monde.
Et malgré tout le savoir-faire déployé tu déplores
qu’il garde la blancheur confondante de l’écran.
L’élusion – sans faux-fuyants –
non des problèmes mais des récits,
– et des images –
Cherché-je l’adresse, vraiment ?
Ou plutôt l’implication.
C’est que nous ne voyons des choses,
avec cet éclairage,
que leurs arêtes et leurs faces exhibées,
et nous nous y arrêtons.