Vivant – c'est-à-dire au minimum doté
d’une membrane et d’un métabolisme, soit d’un système
capable de puiser l’énergie nécessaire à son maintien –
le chant chaque nuit instruit sa vie,
sa nécessité,
– la nécessité de cette dépense qui le certifie –
Vivant – c'est-à-dire au minimum doté
d’une membrane et d’un métabolisme, soit d’un système
capable de puiser l’énergie nécessaire à son maintien –
le chant chaque nuit instruit sa vie,
sa nécessité,
– la nécessité de cette dépense qui le certifie –
Des rebondissements, des réverbérations.
Son chant lui revient et il l’enlumine et il
joue de sa propre démultiplication,
est-ce pour se prouver à lui-même
son existence, comme un poème,
par essence dialogique, restitue son être au poète ?
Une leçon de vitalité – de perspective si on veut –
que le chant du rossignol, nuit après nuit
prônant ce qu’on pourrait nommer « enjouement »,
(mais c’est plutôt « attractivité ») modulant ses traits,
accordant sa forme, par le jeu des échos, à tout un pays,
un territoire désirable.
C’est que je pense en caressant le chat
à la convalescence étale sur mes cuisses,
à mesure que la plaie comme un coquelicot
s’amenuise.
Il s’étire il brode il rêve et elle, la main,
orchestre une éclatante coda.
Est-ce la vocation d’escorter les ressuscités*
dont parle Mandelstam ? La main palpe
à ses flancs le recommencement,
l’amorce de nouveau,
– comme un printemps triomphal – la plaie fleurit
et nous propulse plus loin.
*Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, traduit du russe et préfacé par Jean-Claude Schneider, Le Bruit du Temps, 2018, 2026
C’est un autre rythme et le geste s’enhardit
ne crains pas la main immergée
ne crains rien
auquel répond la vocalise – oscillation neurale s’entend –
par quoi je reconnais l’accord profond.
Son adhésion la valorise, la main
poursuit sa quête. Le corps exacerbé
répond par l’abandon, qui n’est pas un renoncement
mais un don.
Encouragée par ce délaissement confiant
la main réforme la battue.
Est-ce là qu’Ulysse retrouve sa patrie ?
Un orgue-régale a scandé la menace
– semonce ou sommation – bien avant
la résolution heureuse.
Le chat se remet à mes côtés, ma main
sans visibilité parcourant ses flancs
le découvre doucement et le reconnaît enfin.
La souffrance siphonne la réalité, je le vois dans ses yeux.
Comme le dit Henri Cole, elle devient, pour le blessé, le thème universel.
La peur, l’épuisement du monde.
Moi, ma main dans son thème prévalent, ma main inapte et pourtant,
je l’entoure de mes vœux, mes vœux de nouaison et d’affinité,
je le comble de vœux.
Il rêve maintenant et le rêve a de ces reliefs qui percent le sommeil
– presque des sonorités humaines, des gémissements par lesquels
je visualise terreurs et courses-poursuites – Tenaillée, j’halète avec lui.
Il brave l’amour
en apprenant, de la main connue,
l’ampleur de la plaie.
L’ampleur de la douleur, sa battue,
et de larges lés déferlent sur ses iris.
Malgré tout, la sorte d’acquiescement du ronronnement.
Le trou profond
– jusqu’à l’ischion –
pue et contamine l’organisme.
La plaie purule.
ne meurs pas sont les mots que je répète
pour conjurer l’abandon.
Ma main qui peigne sa fourrure
pourrait nommer les os, pourrait
pointer les conjonctions, suivre les sutures.
Elle capte seulement l’excitation nodale –
lente battue sous les doigts, comme un flux sans fond –
puis la transmet à mon cœur.
L’autre issue que la nature toujours trouve,
moi, ma nature la trouve avec lui, pour lui.
J’encage le chat pour son bien, pour mon bien
pour les soins à porter à notre amour.
ne meurs pas, c’est la réponse que mes lèvres apposées
sur son front cherchent à insuffler à leur tour.
Au petit matin je trouve le chat dans la soue
prostré comme un lièvre sur la paille d’un cageot
et fiévreux
conscient de sa défaite – défaitiste et vigilant –
j’accepte de n’être plus l’insouciant me dit son œil
j’accepte de ne plus jouer
Elle, sort interminablement du cadre
– son pré carré ou sa zone d’astreinte –
elle m’arrive
me chavire.
Toi tu avances avec les mains et moi avec le nez
(est-ce ce qui nous distingue ?)
En faction sur un muret, comme un point cardinal,
(mais atteignable) deux pupilles suspendues dans le noir :
je suis le méridien – ah l’espoir, ligne imaginaire ! – qui me conduira droit à elles.
Mais elles s’évanouissent et je reste désorientée
près d’un lilas juste éclos et d’un muret plus noir que la nuit.
Où je vois qu’il est impossible d’exprimer autre chose que de l’humain.
Le soir l’odeur des lilas
mêlée à celle des pommiers,
un parc olfactif dans lequel je cherche le chat
blessé dans la bagarre de la veille.
Les ombres se sont retirées dans la nuit.
La haie s’ébroue à mon passage, m’insuffle aussitôt un espoir.
Le rossignol philomèle chante-t-il pour elle
ou pour lui seul ?
Inondant le gravier, le soleil,
sa stricte équerre déplaçant mon attention,
comme celle des bourdons
(et sur fond de guerre, missiles se croisant dans les images comme en l'air)
un vert résurgent pousse vers lui.
Augustes Bombus
sur la corde d’avril – sur la corde raide –
frénétiques pollinisateurs sur lesquels repose
la promesse d’un futur
leur égarement – de gros ballots mal réceptionnés – pour
conjurer le nôtre et par la dédramatisation
(bouffonnerie et parodie) bien rodée : voilà le printemps
de la décrépitude.
Maintenant le jardin est plein de bourdons terrestres,
peluches désorientées agitant l’herbe ou chevauchant l’air.
Je les vois butiner les pierres sur la façade ensoleillée,
ivres de lumière ambrée,
et ils tombent parfois subitement au pied du mur – fruit
de millions d’années de coévolution, c’est de haut qu’ils tombent
tout comme nous –
et ils repartent lestement après un agile roulé-boulé
comme des vibrants bateleurs pendant un intermède.
Cette surface vue à distance,
une étendue uniforme – un pré, une pré vision –
d’un seul tenant du muret à l’autre muret sur laquelle
elle, la bergeronnette, se tient prête, à piéter plutôt que voler ?
Brin et brin et brin montant, soulevant solidairement ce poids plume
à la candeur éclatante, à peine dissociable des pâquerettes.
Les faits, rien que les faits,
dirent certains. Mais lorsque les faits s’amenuisent ?
Lorsque la journée consiste en la vision
d’une bergeronnette circonspecte posée sur l’herbe rase
comme une balle de ping-pong tremblotante
attendant un souffle – ou le souffle (et l’inspiration ?) – pour décoller ?
Comme elle j’ai des arbres sous lesquels errer
et comme le peintre je voudrais pouvoir créer un point d’accroche
– un accord –
qui sonne la coïncidence de nos mondes, cher lecteur.
L’herbe nocturne, phosphorescente et quasi surnaturelle,
et l’observation des phénomènes
supplantent l’idée pour le déshérité du discours.
Lumière verte sous les épicéas
dont les longs bras touchent terre
je veux crier maison ! ou plutôt giron !
– les grosses racines affleurant je suis assise là
à humer l’air balsamique –
Moi depuis cette fosse,
menton levé vers celle qui, point de pure logique – une tautologie en fait –
culmine dans l’accord entre nous : idole
– mais brève et passable –
incarnée dans son prédicat,
moi depuis cette fosse, je nais à cet espace, à cette lumière.
Je l’accueille, elle qui réalise l’espace
– inaccessible pays de peinture,
éminemment sensuel, éminemment présent –
Comme tu t’abstrais, tu viens ?
Son courage et sa détermination
à porter l’idylle au-delà du terrain connu et familier,
je l’acclame.
Dans l’ordinaire pourtant du déjà-vu,
allant où l’oblicité – la tangente – est l’issue naturelle des choses
elle traverse – et relie – des espaces,
l’image lointaine du foyer et le nôtre
– espace situé légèrement en deçà,
comme dans une fosse d’orchestre –
Cette femme arpente
un lieu qu’elle crée pour nous – l’écrin étant déjà trop exigu
elle le quitte, sous nos yeux
et signe le cadre de la croix rouge qu’elle arbore –
ce signe prégnant est le fanal que je suis, moi,
la regardant évoluer
sur la surface qu’elle augmente.
Sol grêlé
vitre criblée
bourgeon novice mué en bélier
sacrifice des chatons
mitraille de fleurs – des ruisseaux de fleurs –
cerisiers martyrisés
– j’ai – la vision lamentable
qui ne renonce à rien
(et même, je me rue dans la bataille)