dimanche 29 mars 2020

Hivernales 80


Ascétique sur l'eau grise


Ascétique sur l'eau grise il m'a vue venir
contemplant quoi sur l'eau dure et froide
comme une plaque aciérée, la surface damassée,
un damas de ramages fins entrelacés de filaments
blancs à la dérive, un peu dénoués par les anneaux
concentriques, un peu dévidés comme si des soudures
se dilataient ? Quoi ? Certainement pas narcisse,
il scrute sa nourriture stoïquement pauvre, appauvri
par les vents, dommages dans ces plumes alaires auscultées,
dont la couleur s'émiette, et lui s'entête, comme je m'entête

à saisir non loin de lui une touffe d'iris

Turbidité qui n'est pas turpitude ici, fétidité de la terre glaise
des berges dans laquelle ont pourri les calames et les plastiques, mais
où ravivent les verts et les blancs ténus, presque translucides,
de premier printemps, de printemps hivernal, un novice primevert.
Sa dignité propagée à tout, en dépit du vent qui le déstabilise
et l'ébouriffe, comme en dépit des ondulations s'affirme ici
une platitude, une humilité, la constance ravivée au pied d'un héron
banal et concertant, d'une banale rivière dans la lumière austère.
Je ne donne pas congé ni à la lumière ni à la couleur, non.
Je suis confinée avec elles dans ce printemps malgré tout vivace

samedi 28 mars 2020

Hivernales 79


Comme je brûlai - je brûle pour lui -


Comme je brûlai - je brûle pour lui  -
je me dis d’être le commis en tout genre
de ces choses que je vois, de m’atteler,
en greffier scrupuleux, au livre des variations
si peu perceptibles, des rotations, la basse obstinée
de la vie monotone. Un héron impassible consentit.

Jour pluvieux de mars, de quelle couleur est la pluie
ce jour-là, vue de mon motif, saules cendrés immergés
à mi corps, tortueux et frangés de nuages, note bien
qu’ils passaient tout ce qu’on peut espérer en matière de nuage.

De la masse, gris fouettés, reversée sur le plan d’eau,
vers le bas qui aimante, magnétique, ou repousse l’image

de l’air glisse à la surface polie de l’eau, frôlant l’eau
qui résonne, ces anneaux grandissent, se propagent vers les berges,
sous les racines plongeantes de l’oiseau circulent de fines lanières
glutineuses, des lames resplendissent dans les intervalles : longes
brunes et lacérations blanches en striations transversales éblouies
composent la surface assagie

vendredi 27 mars 2020

Hivernales 78


Mais le héron / et/ou la grande aigrette ?


Mais le héron
et/ou la grande aigrette ?
- est-ce que je sais moi,
ce qui adoucit mon corps
et ce qui m’embellit ? -
accords de blancs et de gris

accords sur le lit grêlé, gravier  
trempé, luisant de lumière, où laîches
et roseaux balbutient reverdis,
et les saules cendrés et derrière eux l’aulnaie
encore très claire, comme la réponse l’est :
novice iris des marais

à la première herbe venue je brûle


jeudi 26 mars 2020

Hivernales 77


Mais la tête ? La tête suit le motif


Mais la tête ? La tête suit le motif
et pour ce faire
elle forge de durs métaux.  
À l’étal où elle compose

se compose une attente

mais elle l’écourte, quand il le faut,
en allongeant le cou
d’un coup bref, jaculatoire

Toute la roselière a frémi à cet assaut,
j’imagine, dans les nageoires et jusque sous les saules
et les aulnes

du bord de l’espace au fatal point, au cœur du silence. En moi 
l’assaut d’une peur osseuse*, native. Tremble soudain
l’entière source.

Il aura aperçu son image au centre de l’éclair

avant de s’abîmer, à cet instant précis où plus loin
les strobiles bruns balaient l’onde centrifuge


*Georg Trakl, Sébastien en rêve, L’automne du solitaire, Poésie/Gallimard, p.143, traduction Marc Petit et Jean-Claude Schneider

mercredi 25 mars 2020

Hivernales 76


Qu'il avale la tanche - ou pas -


Qu’il avale la tanche - ou pas -
il disparaît avec elle, l’image
au centre de l’onde qui s’étend
sous la cavale des nuages. Dante
aurait dit j’ai une méthode pour être sauf

je brûle de dire et j’ai une méthode

j’étudie tant que je peux l’attente
et le vent enlacent et rodent
mes os sur le bord de ces cercles j’étudie
le passage de la nuit, le vent, la rotation
de tous, ce mouvement, l’inertie et l’impulsion
l’attraction qui fait le vivant électif et sauf.

Choses faites et défaites
si belles dans leur renouveau
choses belles infiniment recommencées
qu’il s’agit de faire et fêter en forains
de l’attraction faire tourner rouer
à l’expérience, à l’usage, la gravité

douer les eaux d’oubli.

Et vois le héron :

Vienne à moi se frayer le motif
- tanche tant attendue -
que je plonge englouti, vu
avec l’oubli et le mobile
au centre de l’image
dans une infinité de nuages et d’eau dissipé

mardi 24 mars 2020

Hivernales 75


Aussi droit qu'un pal d'acier


Aussi droit qu’un pal d’acier
fiché dans un bois ronceux.
Bréchet tel un hachoir en suspens
sur le billot qu’il fixe, ô doux
ramages, puis d’un coup la détente :
la mort subite au centre du motif dont il était le figurant

lundi 23 mars 2020

Hivernales 74


Héron continu


Héron continu,
châssis des boues flottées,
chevalement des roseaux,
sans un mouvement,
- statut cendré debout
appliqué contre le ciel pie -

le soir au pied
de nombre galops
noirs et réverbérés
vertige tenu, pourtant,
dans l’eau malmenée,
par le vent s’émeut, épié

et attend la tanche

dimanche 22 mars 2020

Hivernales 73


Je m'assure qu'ils survivent


Je m’assure qu’ils survivent - tous autant qu’ils sont, hérons
roselière ou nuages - survivent à un poème, puis
je les remets au monde - tant j’ai peur que « restituer » soit tuer, déjà -
comme on remettrait des poissons à l’eau, augmentés d’un sens éclatant
- un éclat limpide - comme une respiration,
comme l’onde née du choc, de l’ébranlement en ce point - ce mot soudain abouché
à l’autre - en signe sensible dont le poème est l’onde et la propagation
- car un poème naît d’un mobile et non d’un sujet -.

samedi 21 mars 2020

Hivernales 72


Noue en bavure de rivière


Noue en bavure de rivière
fera pâture de bronze pour
les hérons cendrés et les grandes aigrettes

Roselières aux bras chantants et noueux
rubans lamés de frais des baldingères

à la hâte à la farce printanière

vendredi 20 mars 2020

Hivernales 71


Je cherche l'accord qui ébranle et sonne


Je cherche l’accord qui ébranle et sonne, tonique ou pas,
dans le mot et dans son association.
Prenez « concaténation » : descente inéluctable d’un escalier
logique par une perle de verre, cause et effet,
« filandre » : unique et tendre veine au marbre froid de l’automne,
qui tende, altération, par épenthèse de r, de filande, à durcir l’air
de l’hiver qui suit, « fleur » : fléau des leurres, organe verticillé
des flirts, quatre fois concentrique - pas autant toutefois que l’Enfer -
mais pectorale parfois. Fleur, mille fois à la moitié du chemin de notre vie 
semis gracieux à l’œil sur ce chemin, bouillon blanc, coquelicot,
guimauve, mauve, pied de chat, tussilage, violette…
Ante-enfer ténu du parfum suave et du désir, tandis que le périanthe
en entonnoir invite les luxurieux, accablés par le vent, à boire le bouillon
avec le pollen d’or, enfin prenez « lui » : ma foi, celui qui luit pour moi
au centre du jour, œil et indice de lumination, produit de l'éclairement
par sa durée, mains et mots, éventail de mes pensées, si c’est lui, de nos baisers
et de nos rires, pur délice sans chemin, battement et tourbillon,
mon extase et mon amour

jeudi 19 mars 2020

Hivernales 70


Le plantain près de ta porte


Le plantain près de ta porte et la violette à tes pieds.
La saison changea d’abord par le sol
- verdeur pousse sous la ceinture de rigueur serrée
à la taille printanière : à deux yeux près, chasteté
vernale se prépare à éclore comme une bombe -
c’est un retardement dont j’entends néanmoins la clameur

mercredi 18 mars 2020

Hivernales 69


L'Oreuse couchée sous l'autoroute


L’Oreuse couchée sous l’autoroute,
c’est ainsi que certaines choses
vous marquent, s’en va vers les bois
tandis que la nuit fongueuse nous aspire
dans un bruit de succion. Des lèvres     
sur la surface révulsée de la vitre je vois
la brillance explosive, et la moue émiée.
Où nous roulons dans l’espace lippu
j’arrive à l’orée du rêve sans doute car
me voici à l’instant assise à côté de toi.

mardi 17 mars 2020

Hivernales 68


"Très haut visait mon âme"


Très haut visait mon âme… mais qu'est-ce que mon âme ?
Je sais seulement l'âme du fagot de la femme,
de la femme au fagot de la mer lunaire
que j'ai bien vue alors dans un nuage, transportée.
Très subtile et souple âme de fascine de buis ou de bruyères.
Quant à moi je suivais toujours des lames - laminaires -
d'un doigt infléchi sur la vitre du pare-brise, j'incurvais
mon regard, je voyageais. D'où je venais je retournais,
certainement, et, oui, je ne savais ni ne sais plus rien.

Très haut visait mon âme, mais l’amour l’a bien
Tirée vers les tréfonds ; le mal plus fort la courbe ;
Donc, j’emprunte de la vie
La courbe, et d’où je vins retourne.


Friedrich Hölderlin (1770-1843) - Odes éoliennes, Ressouvenances, 2019 - Traduction française métrée de Claude Neuman, lue sur le blog Beauty will save the world

lundi 16 mars 2020

Hivernales 67


Bergères éoliennes


Et elles se tiennent là, tutélaires,
gardiennes d'on ne sait quoi, sur la crête,
est-ce de la courbure et de l'horizon ?
L'air verdit à la pointe de pales
étincelantes comme des glaives.

Aiguillonnés par ces bergères austères
les nuages dérivent en massive fiction.

Il aura grêlé, tonné. Le lièvre,
et l'homme-au-chien des maria lunaires
ont défilé aussi, Lares recourus
avec la femme-au-fagot, la terre
assombrie comme un miroir

dimanche 15 mars 2020

Hivernales 66



Pacifiques guerriers


Pacifiques guerriers
subtils et sans dessein - mais
non sans traces -
font un ciel fictif
déjà graveleux sujet de mars

lequel traverse des champs vrais.
Qui aura tel courage ?

Des vastes plaines
de pensées éoliennes
et de liquides effectifs

samedi 14 mars 2020

Hivernales 65


Les nuages ce jour là


Les nuages ce jour là
étaient flottille
formation d'air et d'eau
à l'assaut
de nous, passants - incrédulité nôtre  
face à formation
de si subtil tonnage -
c'étaient des fleurs gazeuses.

Ensuite disparut
le promontoire rocheux
sous cette floraison.

vendredi 13 mars 2020

Hivernales 64


Le ciel d'un blanc caillé


Le ciel d'un blanc caillé et la forêt
dont l'armure blessée - la lisière effilochée,
à cru - n'offusque pas toute la lumière.
Voyez les escadres de corbeaux
décoller des clôtures, l'émerillon
tenir en stylite le piquet d'acacia, ce sceptre
étant sa mesure d'attente, comme sa grève,
tout près d'un pylône de très haute tension.
Couronne le chant de ce pylône en gloire, extasié.

jeudi 12 mars 2020

Hivernales 63


Seule ombre au tableau


Seule ombre au tableau, celui qui joue cette pantomime
est aussi un qui regarde. Comme il se tait ! Comme il me tue !
Passive victime, je suis en retour le témoin principal invoqué, puis déposé.
Le rivet magnifique de l’œil qui me cloue à la fenêtre
sans ciller jamais m’assigne ainsi le rôle de prédateur.

L’affût ne me dérobe qu’à moi-même. Le merle que je suis
se retourne contre moi soupçonneux. Attenterais-je à ce qu’il est ?
Je suis une sorte d’acteur instauré menaçant de ruine peut-être
ou de ruiner dans son ensemble sa geste printanière.
Comment pour être insoupçonnable s’engager corps et âme ?

Insoupçonnable serait un poème
serait la cause et l’effet de tout ce que je vois
en faisant ce qu’il dit : un poème, un fait