comme un amour ?
Comme un amour il la regarde flotter
danser avec langueur sur la pente du toit
épouser le zinc cannelé qui pousse ses vaguelettes vers lui
– s’il se penche un peu –
il échouerait avec elle au pied du frêne
dans la gouttière.
comme un amour ?
Comme un amour il la regarde flotter
danser avec langueur sur la pente du toit
épouser le zinc cannelé qui pousse ses vaguelettes vers lui
– s’il se penche un peu –
il échouerait avec elle au pied du frêne
dans la gouttière.
La lumière flottante de la couronne
– une forme émoussée
dans l’ombre générale de la nuit –
il la choie
c’est un présent qui s’impose
mais ne se laisse pas saisir
Sa tête rejoint le frêne poussé dans la gouttière.
Il se ceint de sa lumière.
Il vit avec, il endosse son désir
un soin toujours attentif porté à l’incidence.
Un arbre oscille comme une invite,
un hochement de tête.
Motif, c’est qu’il court après son motif
comme Apollon après Daphné.
Il aurait cru pouvoir l’atteindre par l’assiduité
et la célérité.
Mais non.
Par une transfiguration ?
Astre invisible mais un même effarement
devant ce feuillage lunaire
lauriers d’or coronaires – que devant la vérité du soir –
La lumière ne glorifie pas ici le mérite la victoire l’assiduité
mais une sollicitude à toute épreuve :
il la prend pour ce qu’elle est.
Il témoigne de ce petit frêne ? en si légère
lévitation dans la gouttière
qui brille comme l’or
de la couronne triomphale
pourtant aucune bataille n’est gagnée,
pas d’accomplissement personnel
pas d’ascension non plus.
Juste l’implication de son corps.
La gouttière luit et chante.
Il y a toute une littérature des toits
par-dessus les toits
– là parés de lune et de plumes –
Et ces fenêtres
un tarot de cartes
– dos mutique ou figure loquace
leur face parallélogrammatique
diffusant le halo pâle –
elles jouent la partition.
Il ferme les yeux
la vision est intérieure
la musique est intérieure
de haut en bas il frissonne
il reconnaît le monde à la couleur
de ses noms au son de ses couleurs
il tâtonne il pianote, le son de son monde
est là, le thème, il témoigne pour lui.
Tout en haut de lui-même
face aux toits, il tutoie ce motif il
élabore sa musique. Il se compose en regardant
par la fenêtre la nuit s’emplir et se vider
de figures étranges.
Nuit imprenable, elle semble pourtant lui offrir
ce qu’il est venu interroger.
Peut-être l’improbabilité. Peut-être la liberté
de laisser là la poignée d’assertions
qui échafaudent une vie, de façon plus ou moins stable.
Là un frisson d’ailes contre toutes les allégations :
soit un déséquilibre.
Nuit sans réponse.
A-t-il peur des contrefaçons,
doute-t-il des mots, des sensations ?
Son corps pourrait être – évidemment –
la matrice involontaire de ces contrefaçons.
Mais il comprend la langue et elle le comprend.
Alors qu’il redoute l’aphasie
c’est le motif qui le sauve, qui l’affloue.
Il retrouve un peu soulagé le débit de sa veine.
Elle fait source et destin commun.
Une eau coule et passe par lui
comme par tous, il se baigne en elle
– jamais la même malgré les apparences –
qui coule intarissable en lui aussi.
Il est le lieu et le corps de cette immersion.
Sa conscience naît de la fusion de son être
avec le fleuve de langage.
Il aurait ce pouvoir, à partir de la nuit
mais il n’en use pas.
Il hante la langue qui lui intime la sensation
parce qu’il cherche la vie
en lui-même et dans le plus ténu des motifs
langue qui est le plan de connivence
à proprement parler – entente et convention –
avec tous ses semblables.
Faire basculer le monde dans un drame
qui se laisserait conter, qui se laisserait chanter ?
Ce serait une tragédie, un chœur accompagnerait le sacrifice
du bouc – émissaire chargé de nos impuretés
de nos incohérences ? –
Ou une comédie, à y bien réfléchir ! Un conte choral
dans lequel les destins épars a priori se lieraient
pour se résoudre dans une fin totalement insane.
La douce pensée : il interroge l’illusion.
Beau jour douce nuit – beauté et douceur (il s’en félicite)
sont les lieux communs d’un bonheur clairvoyant
dont il interroge l’univocité –
Le silence règnerait – presque – sur les toits maintenant.
Il doute de la nature même de la réalité,
de sa perception.
Son pouvoir – faire basculer le monde dans le drame –
le terrifie.
Ses doigts cependant s’alentissent
jambes lasses et bras,
regard : tout noter exténue le témoin volontaire,
veiller, hanter, parer les contrefaçons,
déceler l’artifice, l’intrigue ?
Il revoit ce film, Fenêtre sur cour, il se voit
en position de hanteur absent de sa propre vie
mais dont l’œil souverain produit la réalité
et comme dans Blow-Up, fouillant l’image jusqu’à la
perdre de vue, il perd parfois le réel par concaténation.
Il se voit déchiffrant l’indéchiffrable et,
réfléchissant,
lui reste-t-il ne serait-ce que la douce pensée d’un beau jour ?
La nuit respire calmement quand lui anhèle
comme s’il avait couru, éprouvé.
Comme s’il avait monté quatre à quatre l’escalier
demi-tour qui l’a amené devant cette fenêtre ouverte.
Il compte les étages, les fenêtres éclairées, les fenêtres
sous-marines et les angles morts.
Mais il ne compte pas les goélands posés sur le toit
comme il le ferait de moutons :
sans compte-mouton ni chas, comment résoudre
la masse ? Il prend la nuit composite comme un atout.
Que voit-il au juste ? De juste ?
Un soir bénin mais singulier, que sa vision étrange.
Un soir qui commença par un feu de salve
que seuls les goélands (et lui) entendirent.
Onde tenace au flanc des fenêtres,
le calme revenu tout paraît d’éternité sûre.
Il pianote sur ces touches de bleu, d’orangé,
note ces placements cérémoniels des figures
dans les cadres.
Deux voiles irisés respirent comme des poumons
– ou la houle dont le mouvement amène par vague
la vie à son commencement comme à sa fin,
sans jamais déferler –
En dessous, d’autres fenêtres éclairées, des
silhouettes brèves, profils sombres découpés
dans le rectangle orangé,
semblent ignorer l’épouvante.
Il y a aussi une série de rectangles bleutés à la lumière mouvante
comme un échantillonnage de fonds marins.
Il ouvre sur la nuit noire
un espace vivant, turbulent, l’air
se déplaçant par souffles convectifs
comme les sons.
Cris stridents éparpillés
et clappements d’ailes effarouchées.
Les goélands se remettent passablement vite
en position (sommeil). Les mêmes, ou d’autres ?
Pour sa langue, pareillement.
(Mais réinterpréter la nuit,
mais laisser danser toutes les ombres,
venir les rythmes)
Formes changeantes apparues,
aussitôt dissolues dans un son.
Un frisson furtif sur la toiture lustrée.
Rien ne garde sa forme dans le noir,
mais rien n’est pas rien dans ce noir.
Il faut tenir à bout de bras
l’image de cet essor
et surtout, ce silence soudain, l’employer
à reloger sa langue.
L’étroite fenêtre de toit, son rectangle
est le cadre du repart.
Ce bruit – une salve de kalachnikov
ou est-ce de la musique – moi qui voulais
faire voler des oiseaux dit-il
Incorporés au toit, ils étaient
dans le sommeil comme dans un roc.
Mais maintenant ils s’égaillent en criant,
oiseaux issus d’un rêve d’oiseau.
La lance est rompue.
Sa pierre angulaire, oui,
le suit, appareille,
monte avec lui (comment dire)
sans entraver l’écoute
il rêve l’esprit leste et le pied lourd.
Là-haut il trouve la parole
en scrutant l’air, la convection des masses.
Et bien que tout à fait ignorant des lois des goélands
il s’émerveille.
Il se retrouve avec lui-même,
en fin de compte, ce solitaire
extrait du monde,
ce terrien plutôt ancré dans ces visions.
Le voici qui reconnecte les faits.
Sous les toits
comme à l’endroit du solitaire
– un seul suffit pour faire l’écho –
(du monde, son ascendant répercuté
dans toutes les dimensions).
L’eau grivoise
la petite grenouille verte, la gaîté,
j’accepte tout cela comme la garantie
d’un patrimoine vivant
que surplombe le faisceau incident
d’une verveine de Buenos Aires.
La coquille vide d’un lavoir dormant
– repeuple-le ! repeuple-le ! prône-t-elle –
au lieu duquel le patrimoine, c’est elle !
Ce qu’elle sait de ma volonté – sans acte,
ma seule volonté de voir – je l’ignore,
(troublée tout de même par le bruit de succion du trop-plein
et la déglutition du déversoir).