jeudi 14 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 29


Ou bien ceci


Ou bien ceci :
c’est Icare tombé dans la nuit de la cheminée.

À Icare subitement tombé dans l’âtre je dis : - Reprends-toi, Icare,
agis avec ménagement,
ne consume pas tout ton panache.

Il n’y a qu’une seule nuit, noire de suie, où tu es plongé

Il sort.

La modération de son envolée me semble un égard,
peut-être même un sauf votre révérence

mercredi 13 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 28




Que regardes-tu ?


Que regardes-tu ? Des gerbes de suie
prolongent les pennes empanachées
qui battent comme trois éventails, et lui
circassien au regard tragique cherche
l’issue à cette parade

mardi 12 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 27


L'appel d'urgence


L’appel d’urgence c’est ce qu’en premier lieu
j’ai perçu. Les coups de becs frénétiques
si peu perceptibles pourtant contre le verre vitrocéramique.
Les impulsions électriques des yeux que soustraient les ailes
à la battue désordonnée, comme d’un alphabet morse inaudible.
La suie poudroie sur les éventails. Somptueuse lumière noire
d’une revue de cabaret. Mais lui s’évertue contre le verre incassable.

Ce qu’il y a, c’est difficile à dire, le ballet d’un maître plumassier tragique
dans ce tout petit théâtre hémicycle que constitue la coupole de la cheminée.
Une tragédie domestique presque secrète. Que regardes-tu ?
Ensuite il met toute son énergie à s’enfuir par la fenêtre ouverte
quand j’entrebâille les battants de portes du foyer, un spéculaire
rideau de scène qui replie mécaniquement toute la pièce, et moi avec.
Lui comme s’il suivait un pont sanitaire aérien de l’une à l’autre, ce que c’est.

lundi 11 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 26





Le moineau dans l'âtre


Le moineau dans l’âtre
piquetant la vitre fermée
de cet insert comme une coquille
- ce qu’il est par voie étymologique -

ce moineau domestique qui s’agite
ailes qui éventent le contrecœur,
le cœur que me dit-il ?
- Je ne t’entends pas !
ou est-ce que c’est moi ?

dimanche 10 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 25


Sous le vent provenant du sud


Sous le vent provenant du sud

la fumée a de ces contorsions attisées
et des gibbosités se forment qui obstruent la vue.

La souche d’un pommier
au centre du foyer qui disparaît et réapparaît
me dit - Mais toi que crois-tu ? Et moi
du bout de ma fourche tendue je lui rends ce signe
- C’est là qu’incessamment on est plongé
au cœur de la résolution

il aura fallu tout ce temps pour voir à l’intérieur

elle monte comme un fleuve dans le feuillage encore dru
d’un grand frêne qu’elle submerge

samedi 9 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 24


C'est bien cela


C’est bien cela :
Trying to create something neither confessional
nor abstract, like the moon breaking though the pines.
Cherchant à créer quelque chose qui ne soit ni confession
ni abstraction, comme la lune émergeant entre les pins.*

qui soit comme cette lune transparue dans le cerisier
dépouillé - la silhouette gothique -
avec un peu de la vitalité si possible des geais
et des piverts se coursant dans l’herbe mouillée.

Qui ne soit pas prophétie. Le vol, les projections, les jets
et leurs traits insouciants.
Acquiescements drôles de becs ( mécaniques )
et crible des pattes.

Oui je m’attache aux objets.

Et aujourd’hui encore quand je cherchais le papier
pour allumer dehors un feu de fanes et de branchages,
il était dans l’âtre, ce moineau, et frappait
la vitre de l’insert frénétiquement. Lui dedans, si domestique
qu’il en éventait la suie, et moi à l’extérieur, pétrifiée.
J’ai ouvert et je crois pouvoir dire qu’il a salué.



*Henri cole, Le merle, le loup suivi de Toucher, p.67

vendredi 8 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 23


Parfois ensemble


Parfois ensemble, geai des chênes
et pivert.
Sûrement pas à la faînée puisque de hêtre aucun.

À remuer ciel et terre
commensaux sans façon plus opportuns qu’audacieux
ils vont si vite.

Sous chacun de nos pas ensuite leurs coups de bec
pour mémoire. Foulées pulvérisées.

Puis comme à chaque fois ce sera l’hiver au débotté.

jeudi 7 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 22


Le rougequeue noir


Le rougequeue noir sur la paroi verticale ne tient qu’à moi.

Il ne s’agit pas de performance personnelle
ni d’accomplissement intime
quand je dis voir le rougequeue noir
sur la muraille du bastion de la citadelle
et qui m’intime je ne sais quoi
- ni même d'une victoire -.

j’essaie de garder bonne figure     - humaine -
en décomposant la mienne           - disséquer l’émotion

sans meurtrir l’oiseau -

Le travail - labor - consiste en un détachement
                                                      - quel laboratoire ! -
( et fera rechuter ma mémoire comme une infirmité )

De vouloir tirer autant 
de cet instant-là - seule réalité qui soit -
c’est mon devoir
et mon unique responsabilité

mercredi 6 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 21


La pluie est tout à fait noire


La pluie est tout à fait noire
avec des accents lumineux
que redoute l’œil : ailes.

La mémoire gronde sous elles, je les vois encore, celles
du milan, persistant dans ses cercles

ces cercles, ce cri, c’est l’expérience du rythme même
lui cherchant sa nourriture - et vaticinant le recommencement
                                             d’un jour, dont je dirai que c’est un matin calme -

et moi l’impulsion du poème
ce qui revient
revient
à dire que ces soupirs font une ronde

souvenir bestial de ce labeur
le fruit dépendu dans le feuillage
ou le cheval au pré qui détale

mardi 5 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 20


Maintenant une fumée bleue s'élève


Maintenant une fumée bleue s’élève
comme dans un rêve
- non, c’est l’évaporation, l’effet de la pluie
sur la terre brune, comme une question
qui s’élève - nous sommes dans le gaz oui
je l’entends dire - sur les feuillages profonds
qui brillent - mille feux -
et au milieu d’eux, ce fruit qui pend - prudemment somme toute -
suspend son sourd détachement - le prolapsus des corps -
travaille et vacille encore un peu
annonçant sa disparition        et quoi sinon la lignée de tous les noms ?
- et des pronoms - de la création ?

Est-ce que c’est ainsi la connaissance ?
Donné par l’œil prodigieux
à lui-même - ou l’oreille - l’instant
glisse et sinue, je laisse choir d’autres sons
- une rechute - que je reprendrai plus tard

lundi 4 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 19


C'est une terre rebattue par tous, soit



C'est une terre rebattue par tous, soit, et le vent,
c'est notre nuit renommée.

Celui qui m'accompagne y travaille également

- dans la longue liste des noms et des pronoms
la litanie des noms des enfants d'enfants se creuse
ouvrant encore le désir d'autres noms -

où des images lient et relient d'autres faits gisements
de formes et de

ce cheval nous dévisage tranquillement inquisiteur
lui voit la nuit - son œil brille -
fraîche verroterie elle est bue par tous

il fait humide et frais
nos vêtements nous contiennent, comme des transis.

Il y aura encore de la pluie et d'autres occasions
car milan revient continuellement
de jour et la nuit il travaille
cette pluie qui est tienne
                                         éveille ta conscience
                                                                             en vie


Avec quelle tendre épouvante
je l’acceptai, cette uniformité - oh non pas tant des plaines
que des jours - tous les jours semblables -

parce qu’elle me laissait vacante
l’attention portée à toutes les dimensions de l’attente

dimanche 3 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 18


Avec de la terre


- Avec de la terre, le Seigneur Dieu modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. Genèse 2, 19
- L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs. Genèse 2, 20

- Nomme, nomme donc, dit mon œil
je dis non et je continue, je viens.
De toutes façons je viens après tous les noms.

Pour les connaître il me faut regarder,
creuser la nuit la terre
tout retourner.

La vision profondément travaillée impose son miroir

- et c’est le mur du fond du jardin
où se découpe une image d’homme
qu’un cheval attend dans l’ombre -

samedi 2 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 17


Mais il n'est pas dit


Mais il n’est pas dit assez que je les vois encore.
Bien plus, que je les vois mieux. Que la
nuit la peinture les réfléchit, leur confère statut et
maintien. Que la lampe de main sûre les tient
en suspens. Mon œil les voit encore
et les mêle dans ma mémoire à d’autre figures.

Celles qui sont rapprochées au verso des panneaux
d'un petit tableau qui se clôt à deux feuillets dit des Époux Arnolfini
Promettez, promettez, cela ne coûte rien
tout le monde est riche en promesse y est-il inscrit 
et c’est d’Ovide dans L’art d’aimer, ô faiblesse, ô ironie !

vendredi 1 novembre 2019

Souvenir d'Afrique 16


par une brèche aussi formidablement dessinée


par une brèche aussi formidablement dessinée
dans le mur de la préhistoire - ce mur du fond du jardin ( c'est le jardin des générations présentes, celui du père et du fils ) -
- pour quel dessein la nuit comme un velours ciselé
à fleurs et à ramages combinant des armures
de velours coupé et bouclé -
sous le halo diffus de toute lampe

un chef-d'œuvre de la bijouterie préhistorique

j'ai vu et isolé cette image pourtant dérobée
dans la fissure elle-même
une absence - aussi bien - à la viscosité reconnue
et dont la résorption complète eut lieu plus tard
à mon insu

j'ai vu face à moi le couple nu - celui qui ne fait plus qu’un - 
peint par Cranach l’Ancien en 1531, ce couple
lié dans l’enroulement des bras en un seul corps
à quatre jambes, diaphane au ventre fluide
sa pâleur éblouissante découpée
sur le jour sombre et grêlé - et le feuillage habité d'yeux
qui sont les témoins de l’audace exemplaire
et de la chute, en était-ce une ? -
nage en eau glissante ou promesse de vol
profond parmi les trompes de la bignone
ses feuilles lancéolées, le rouge vif sous la torche
la boue luisante

et j'ai vu la créature debout aux côtés de cet autre couple
du Diptyque de Vienne, la ligne sinueuse
de son corps bleuté comme un horizon dressé
- car celle-ci marchait avant de ramper -

jeudi 31 octobre 2019

Souvenir d'Afrique 15


Et moi d’un coup d’œil -


Et moi d’un coup d’œil -
que j’aurais pu dire d’ongle ou de ciseaux -
je vois, j’accepte la vision.
Car ici aussi Ossip, le cercle du ciel devient une infirmité.

L'infirmité de ma pensée. Je suis milan,
à rompre le handicap du cercle,
contournant l'euprocte
- cette formidable faille - à la lampe torche

dans les sarments dont la fleur trompe
- en rouge entonnoir - la nuit

mercredi 30 octobre 2019

Souvenir d'Afrique 14


- Ne te berce pas.


- Ne te berce pas.
Ne confonds pas commerce et connaissance.

- Ne vois-tu pas que tu tombes déjà ?

Le vent qui se mêle aux voix
achèvera bien le mouvement
- sa chute inéluctable -.

Comme parvenue à maturité
dans un bruit sourd et plein de prudence
la couple aura disparu
en laissant son image.

L’animal
- que l’on pourrait dire encore formidablement dessiné, comme un dragon chinois -
mais rosâtre et cireux
a traversé la nuit comme une mèche - de mèche avec quoi ? le temps ? -
éclairant juste, d’une lumière froide
le fond de celle-ci comme d’une grotte.
N’auront existé - à leur corps défendant, leur viscosité étant légendaire -
que quelques pendantes questions, quelques instants,
dans le feuillage secoué de frissons.

Et moi d’un œil rapace.

- Ne te berce pas
Que sais-tu.
Que sais-tu d’ailleurs de ces
pendantes questions de Salamandridae.