vendredi 13 mars 2020

Hivernales 64


Le ciel d'un blanc caillé


Le ciel d'un blanc caillé et la forêt
dont l'armure blessée - la lisière effilochée,
à cru - n'offusque pas toute la lumière.
Voyez les escadres de corbeaux
décoller des clôtures, l'émerillon
tenir en stylite le piquet d'acacia, ce sceptre
étant sa mesure d'attente, comme sa grève,
tout près d'un pylône de très haute tension.
Couronne le chant de ce pylône en gloire, extasié.

jeudi 12 mars 2020

Hivernales 63


Seule ombre au tableau


Seule ombre au tableau, celui qui joue cette pantomime
est aussi un qui regarde. Comme il se tait ! Comme il me tue !
Passive victime, je suis en retour le témoin principal invoqué, puis déposé.
Le rivet magnifique de l’œil qui me cloue à la fenêtre
sans ciller jamais m’assigne ainsi le rôle de prédateur.

L’affût ne me dérobe qu’à moi-même. Le merle que je suis
se retourne contre moi soupçonneux. Attenterais-je à ce qu’il est ?
Je suis une sorte d’acteur instauré menaçant de ruine peut-être
ou de ruiner dans son ensemble sa geste printanière.
Comment pour être insoupçonnable s’engager corps et âme ?

Insoupçonnable serait un poème
serait la cause et l’effet de tout ce que je vois
en faisant ce qu’il dit : un poème, un fait

mercredi 11 mars 2020

Hivernales 62


La matutinale pantomime


La pantomime des merles et des pies se poursuit.
C’est, oui, ce paysage-effet, son vert effet sur
moi, l’attouchement, ou, plus justement l’abouchement
de leur aile et de ces lignes, flexueuses allures
de caresses, en vols anguleux ou circulaires.   

-Donnez-moi donc une ombre !, hélai-je au réveil ce matin,
levant la main, alors que je me trouvais sur une sorte d’estrade.
Rêvais-je, encore ?
Parce que dans toute ombre, une indéchiffrable cause nous retient
qui nous instruit toujours.
Si c’est la vie indéniablement ou la comédie, on ne sait pas bien.

mardi 10 mars 2020

Hivernales 61


Écoutant Pagliacci


Écoutant Pagliacci ( Paillasse ), opéra de Ruggero Léoncavallo crée le 21 mai 1892 au Teatro Dal Verne à Milan :

le comédien Canio ( Pagliaci ) tue sa femme Nedda ( Colombina, ici c'est Maria Calas ) sous les yeux et les applaudissements des spectateurs, lors d'une représentation de commedia dell'arte donnée dans un village de Calabre par une troupe de théâtre ambulant, faisant ainsi se télescoper le jeu et la réalité

Comme les merles se taisent au centre du carré d’herbe
et les pies sur la râpe aiguë de l’air
le matin cru, et bleuté, au fond on parle de parade là aussi, nuptiale,
bien qu’il n'y ait pas de scène.
C'est un silence efficient, la parade obscène qui apparie
malgré les angularités de l’espace, et où de haut en bas
se prépare un nid d’ors et déjà d’active,
                                                  intrinsèque vertu

lundi 9 mars 2020

Hivernales 60


Si je ne l'écris pas


Si je ne l’écris pas,
je perds non seulement le monde, le réel,
mais ma capacité à l’écrire, et encore,
les mots pour l’écrire.
Aucune réalité ne se constitue sans un langage.

Je conjugue donc ce que je sens et ce que je sais
avec les mots dont je dispose

*

Plantain que j’ai, et violette en coronales bandes,
recouvrés comme sensations à l’oreiller d’herbes

regardant le houppier, son cardinal entêtement
appuyé au front de bleuité conquérante,
qui cherche racine plus haut

violettes tu les disais lares, discrètes parce que près
des portes des foyers, plus familières au préau
qu’aucune autre, humbles topiques adjurés

chaque mars, juste à l’orée des oreilles et aux pieds
d’imaginations celées, vertes, et aphrodisiaques

dimanche 8 mars 2020

Hivernales 59


Le levier de ce pré est la patience

Le levier de ce pré est la patience, feuilles tout juste soufflées
racine bien implantée au pivot du présent et du passif le
vert acquiescement sans finalité de l’être. Patience
je te regarde et quelque chose de décisif ici commence,
tu me délivres de l’intention, tu m’accordes l’humilité
avec le testament réaliste, humblement que dire ? Si j’y étais ? J’y étais !
Lequel en doute ? Je dis ce que je vois, sans confession ni prophétie, permets-moi
seulement de témoigner pour les extases, les jouissances et la caducité,
ici ce pré où tu incantes et soulèves, quoi près de moi ? Une voix chante
sa phrase idiosyncrasique, sure et sibilante.
Je fais ce que tu me fais, patience.

samedi 7 mars 2020

Hivernales 58


Ni dans l’intention ni dans la forme


Ni dans l’intention ni dans la forme :
sois la volonté instruite seulement selon
l'arborescence de ton travail quotidien.  
Apprends de ce monde ce que tu veux, car tu es
la conscience élucidée d'une joute, en lui, de forces opposées :
verte impulsion, noire inertie.
Reverdie sous le pied du bétail, c'est
dire vivace l'herbe qui ne connaît aucun doute, aucune sujétion.
Mais cet air torpide et bête ? C’est le visage de l’attention portée à ces choses,
l’observation des phénomènes physiques et de l’imagination délibérée,
c'est le visage que tu arbores

vendredi 6 mars 2020

Hivernales 57







Au fond du ballon


Au fond du ballon le ciel caillebotté
premier printemps tombé en un précipité
si soudain si près des perce-neige et
les branches crêpelées de bouleau argenté
fouettent la masse de ciel. Voyons-le bouillir
s’impatienter comme il sombre jusqu’à s’illuner
mielleux. Je suis sa substance, nettement émiée,
- un alun de sélénium dont les particules
en cours de floculation dansent -. Il ne neigera pas pourtant
non il ne neige pas, la tempête est seulement
au fond, ce que tu sens, le son, la vision.
Docte et grave dans ton dessein seulement
explore la séquence de l’imagination en physicien

jeudi 5 mars 2020

Hivernales 56



Où est la nouveauté, herbe ?


Où est la nouveauté, herbe ? S’avance la puissante saison dont
j’ignore tout encore. Où est la différence ?
Reprends l’ouvrage, l’examen de toutes les voracités.
Sols - des socles - : tu ne couperas pas l’herbe avant
la montée de la cardamine ou cressonnette - le bouquet du loup -.
Jusque là domine la patience sure - les hampes de patience sure -
et sûrement rampe la froideur des muscinées - le sang-froid des muscinées -.
Vois sans crainte le monde à son levier.

mercredi 4 mars 2020

Hivernales 55







Roulée dans une étole à la laine parcheminée


Roulée dans une étole à la laine parcheminée
j’entamai le soliloque de la saison -
où est la nouveauté, herbe ? -
ma fille aînée dans sa trentième année,
et moi près de la cheminée.

Les mésanges ont repris le flambeau
de quoi au juste ? Oh ! L’urgence juste exacerbe
le sens, flambeau du trait vif aigu, du vol
croisé, nonnettes, noires, charbonnières, bleues,
leur vélocité dans la reliure de mon carnet              

mardi 3 mars 2020

Hivernales 54


Exerce ta couleur herbe !

Exerce ta couleur, herbe ! Exauce la terre.
Exhausse, loue le geste printanier !
Je promets d’être gaie comme l’amante
dans la saison nouvelle*, d’être, simplement,
témoin consenti des courbes tangentes
des variations du monde ( et son observée ),
drôle et gaie. Je promets l’objectivité de l’humilité
qui ne prend part à rien, tout comme l’oisiveté.


*Je serai gai dans la saison nouvelle
Christine de Pizan, Cent ballades d’amant et de dame, pièce 72

lundi 2 mars 2020

Hivernales 53


Petite Bellis perennis, geste pointilleux


Petite Bellis perennis, geste pointilleux
au cœur de ce naufrage instauré
à même le gris terreux, la dégradation des verts,
terreurs des haies cultivant rougeurs
aux lisères enchifrenées échardes dardant rougeurs,
terreur n'est pas frisson de courbes tangentes aimées,
non mais révulsion claironnée des sensibilités
falsification de frontières
jusqu'à l'herbe chavirée
              où est la nouveauté annoncée ?
pourtant en voix consistantes,
dures et consistantes, l'herbe exerce sa couleur
et sûrement constitue la compacité au pré
où les restes et les reliefs du massacre sont versés

dimanche 1 mars 2020

Hivernales 52


Dans quelques semaines on fera de l'herbe d'à côté


Dans quelques semaines on fera de l’herbe d’à côté
un pré d’embouche, on la dira plantureuse.
J’y observerai la gradation des verts jusqu’à la forêt.
J’examinerai la terre d’où sort tant d’intelligence.
Un livre riche d’heures et d’aumailles

Pour l’heure c’est un naufrage, pas un herbage.
Le balancement des vergues et des haillons dans la haie
d’un vaisseau que je n’ai pourtant pas pu voir tout à fait
berce le fagot incendiaire dans mes bras.
Reste un estran sans coucher, et sans coquillage.

samedi 29 février 2020

Hivernales 51


Cette nuit elle luisait


Cette nuit elle luisait, une, telle une mer lamée
alourdie de frai, son gros dos sombre montait
presque à la verticale, une montueuse herbe-mère
dressée avec la voix du vent. ( Dans l’après-midi elle s’était
couverte d’écume sous la grêle. ) Une houle de théâtre
non démentie quand j’ai vu s’avancer
les sapins, bômes roulés dans les voiles averses,
mâts noirs contrecarrés à peine par l’obstacle lune

vendredi 28 février 2020

Hivernales 50


Comme je comprends qu'Amelia Rosselli


Comme je comprends qu'Amelia Rosselli
la dise dissidente. Herbe dissidente entre les pieds emmêlés*.
C'est l'hiver qui piétine la discorde en chaque touradon. Le gris
domine encore et vainc sous la verdeur grêle. Le vent
vivifie la contrée des bruns. Sa voix viride a secoué la torpeur,
chacun des chaumes siffle un air avisé entre des nœuds anciens.
Pré sanguin a son de fer déjà. Au coffin l'eau gèle encore.
Son acuité lancinante, le corps contraint de s’y voir brin à brin 


*Amelia Rosselli, Document

jeudi 27 février 2020

Hivernales 49



Le prédicat n'est-il pas toujours dans l'her


Le prédicat n’est-il pas toujours dans l’her-
-be la provision des propriétés couramment admises ? Ainsi
je dis que l’air dans l’herbe - ici ce pré de printemps
précoce au semis de fleurettes significatives, en rien
la fleur de lys mais bien la pâquerette ou pasquette Bellis perennis -
je dis que l’air dans l’herbe est persifleur et que celle-ci
est pérenne, et rustique, et drue et dure au corps
autant que peut être suave et salutaire l’amène pasquette qui
au champ d’honneur guérit les blessures les plus graves.

Mais non pas ténue, ou tenace, non.

Cet air je l’entends qui siffle, en faune flûté, dru aussi et retors,
pourchassant la timide Belledis, une Dryade qui se ressème,
et tout perdure ainsi tout au long de l’année, lui changeant
ainsi que Vertumne, c'est le cours infaillible, le tour, le cercle ver-
-tueux de l’herbe.